Langue française

  • Lucine

    Ondine Khayat

    Parution : 1 Novembre 2011 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015





    Couverture : © Karen Cipolla / Getty Images.
    © Librairie Générale Française, 2011.
    ISBN : 978-2-253-15932-2 – 1re publication LGF

    Paru dans Le Livre de Poche :
    Le Pays sans Adultes

    À Mamita, à Lily, à Poupy



    Première partie

    1.

    Ma maison est devenue la Terre. J’ai habité tant de lieux qu’ils se confondent et se mêlent pour former un plat savoureux et amer, que je prends le temps de déguster. Aujourd’hui, la lumière de ma vie vacille et j’admire la sérénité du ciel. Ma maison est la Terre. Elle est petite et confortable, échouée sur le flanc d’une montagne. Quand j’ouvre la fenêtre le matin, l’air de l’infini m’enivre et je regarde la vallée, si belle. Ma Qadisha… Là où commence mon voyage vers une aube ressuscitée. Mon dos me fait souffrir et mes mains sont raidies par les ans. J’aime ce corps qui sans cesse sonne la cloche de mes souvenirs. Il est la cartographie de mon passé. Il en a conservé les creux, les monts et les mers agitées. J’ai contemplé tant de lunes, et cueilli tant de promesses…
    La porte s’ouvre, et Joraya entre dans ma chambre, comme chaque matin. Ses cheveux bouclés dévalent ses épaules et elle dépose un baiser d’oiseau sur mon front.
    « Bonjour, Mamita !
    — Bonjour, Joraya. As-tu regardé le ciel, aujourd’hui ?
    — Oui !
    — A-t-il dit quelque chose ? »
    Elle secoue la tête en riant. Le ciel parle, pourtant. Le frémissement de ses nuages, la lumière de sa lune, la chaleur de son soleil, la soudaineté de ses pluies. aujourd’hui, aucun nuage ne vient attendrir son bleu étincelant. Souvent, j’ai levé la tête vers le ciel pour y lire mon chemin. Mes yeux ont souvent été aveuglés, parfois les pages étaient tout simplement vides. D’autres fois, je n’ai pas su lire ce qui était écrit sur le sable de ma vie. Ou la mer, trop pressée, en avait effacé les traces. Il n’est alors resté sur ma grève que des cailloux et des coquillages tranchants.
    Joraya prépare le café. Fort, comme je l’aime, afin qu’il me débarrasse de l’indolence de la nuit. Je porte la vieille robe de chambre de ma belle-mère, vestige d’Alep. Tant de souvenirs s’entrechoquent et parsèment ma mémoire…
    Je me dirige vers le salon où se tient Joraya. La pièce est petite, mais on peut y rêver à loisir. Souvent, je m’assois dans mon vieux fauteuil et je laisse mes pensées courir sur les nuages. J’écris des poèmes invisibles avec les fils du temps. Qui sait, les anges, confortablement installés dans le cosmos, parviennent peut-être à les déchiffrer… Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu le sentiment d’une présence. Mais je dois dire qu’aucun visage ne s’est jamais montré ! Peut-être n’ai-je perçu que mon propre écho. Qu’importe ! La vie est mouvement.
    Je suis née riche ; pourtant la fortune s’est envolée comme une nuée d’oiseaux. Je n’ai jamais rien possédé d’autre que les mots. Ni le miel ni le noyau de l’olive. Seuls mes souvenirs m’appartiennent. Ils sont autant de traces fragiles, imprimées en moi. Certains jours, le soleil les illumine ; certaines nuits, ils sont pris dans une bourrasque glacée.
    Joraya range les assiettes et les tasses. J’écoute cette musique du matin dont chaque bruit m’est familier.
    Enfant, j’écoutais l’éveil de la maison de mon grand-père. Nous vivions à Marache, en Turquie. C’est dans cette ville, proche de la Syrie, que je suis née. Mon grand-père, Joseph Kerkorian, était un Arménien, député du gouvernement turc. Bien que baptisée Louise, j’étais pour lui sa Lucine, traduction arménienne de mon prénom. Il m’appelait toujours de cette façon, et je comprends aujourd’hui à quel point ce prénom définit celle que je suis.
    Mon grand-père me faisait penser à ces rochers posés sur la mer, qui sont parfois recouverts par les flots agités, mais qui réapparaissent à marée basse. Je repense à tout cela depuis quelques jours en déballant les malles de ma mémoire. Joraya a ouvert le coffre doré où patientaient les papiers du souvenir. Ils sont autant de papillons multicolores que je regarde s’envoler. Elle a retrouvé mes anciens poèmes et en lit un chaque jour. Quand elle a achevé sa lecture, elle se tourne vers moi et me regarde, les yeux étincelants.
    « Tu as écrit tout ça, Mamita ?
    — Je ne sais pas. Parfois, je ne sais plus très bien qui dépose l’encre sur la feuille blanche. »
    L’inspiration est comme le vent. Certains jours, elle souffle très fort, à d’autres moments, on ne l’entend plus du tout. J’ai posé les yeux sur mes cahiers jaunis par le temps. Leur toucher rêche m’a ramenée des années en arrière, à l’époque de mon enfance. Le chant de l’eau de la fontaine, le parfum de lavande de ma mère, grand-père… Le matin s’est évanoui doucement, de même que la Qadisha et ma petite cabane en bois. J’ai effleuré un autre cahier, dont la couverture en cuir m’a brûlée. C’est le cahier de l’adieu, chargé de cris et de coquelicots. Mes pensées se sont frayé un chemin à travers les nuages, portées par les moineaux que je nourris chaque jour, comme je l’ai toujours fait.

    Sans doute, si je n’avais pas regardé vivre grand-père, et grandi dans sa maison, aurais-je sombré dans le désespoir. Mais lorsque l’on côtoie un être qui dérobe à ce point la lumière du soleil, peut-on encore croire à l’ombre ? J’allais souvent le trouver dans son grand bureau pour lui poser toutes sortes de questions auxquelles il prenait toujours le temps de répondre, avant de recevoir tous ceux qui avaient des problèmes.
    Notre maison était bâtie en U, sur plusieurs étages. Au centre, il y avait une grande cour avec un bassin en marbre de Florence. La ville comptait beaucoup de sources, aussi l’eau coulait-elle nuit et jour. Je l’entendais dans le silence de la nuit, lorsque je posais mes yeux émerveillés sur les étoiles assoupies dans le ciel bleu sombre. L’eau a toujours été pour moi la plus belle musique du monde, riche de sons multiples : la mer agitée, le ruisseau frivole, le fleuve rapide, la cascade cristalline, la pluie d’été, la fontaine apaisée…





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  • Le bon plaisir

    Françoise Giroud

    Parution : 12 Janvier 1983 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015












    © Editions Mazarine, 1983
    978-2-863-74396-6


    DU MÊME AUTEUR
    Le Tout-Paris, Gallimard, 1952.
    Nouveaux Portraits, Gallimard, 1954.
    La nouvelle Vague, Gallimard, 1958.
    Si je mens..., Stock, 1972 ; LGF/Le livre de Poche, 1973.
    Une poignée d’eau, Robert Laffont, 1973.
    La Comédie du pouvoir, Fayard ; LGF/Le livre de Poche, 1979.
    Ce que je crois, Grasset, 1978 ; LGF/Le livre de Poche, 1979.
    Une femme honorable, Fayard, 1981 ; LGF/Le livre de Poche, 1982.
    Le Bon Plaisir, Mazarine, 1983 ; LGF/Le livre de Poche, 1984.
    Christian Dior, Éditions du Regard, 1987.
    Alma Malher ou l’Art d’être aimée, Robert Laffont, 1988 ; Presses-Pocket, 1989.
    Écoutez-moi (avec Günter Grass), Maren Sell, 1988 ; Presses-pocket, 1990.
    Leçons particulières, Fayard, 1990 ; LGF/Le livre de Poche, 1992.
    Jenny Marx ou la Femme du Diable, Robert Laffont, 1992 ; Feryane, 1992 ; Presses-Pocket, 1993.
    Les Hommes et les Femmes (avec Bernard-Henry Lévy), Orban, 1993 ; LGF, 1994.
    Le journal d’une Parisienne, Seuil, 1994 ; coll. « Points », 1995.
    Mon très cher amour..., Grasset, 1994 ; LGF, 1996.
    Cosima la sublime, Fayard/Plon, 1996.
    Chienne d’année : 1995, Journal d’une Parisienne (vol. 2), Seuil, 1996.
    Cœur de tigre, Fayard, 1995 ; Pocket, 1997.
    Gais-z-et-contents : 1996, Journal d’une Parisienne (vol. 3), Seuil, 1997.
    Arthur ou le bonheur de vivre, Fayard, 1997.
    Deux et deux font trois, Grasset, 1998.
    Les Françaises, Fayard, 1999.
    La Rumeur du monde, Journal 1997 et 1998, Fayard, 1999.
    Histoires (preque) vraies, Fayard, 2000.
    C’est arrivé hier, Fayard, 2000.
    On ne peut pas être heureux tout le temps, Fayard, 2001.
    Profession journaliste : conversations avec Martine de Rabaudy, Hachette Littératures, 2001.
    Lou. Histoire d’une femme libre, Fayard, 2002.


    Tout est imaginaire, dans cette
    histoire. Les personnages, que ne
    saurait ouvrir aucune clef, et la
    situation qui ne recouvre aucune
    réalité connue de l’auteur...
    Donc : toute ressemblance, etc.


    « Etre roi n’est rien. Il faut
    l’être en sûreté. »
     
    Shakespeare, Macbeth.


    Elle hurla.
    Un chien lui répondit, mais la rue nocturne ourlée de voitures assoupies était déserte. L’homme la bouscula et s’enfuit, bientôt englouti par l’ombre. A genoux sur le trottoir humide, elle chercha l’escarpin qu’elle avait perdu en trébuchant. L’onde de peur qui l’avait envahie fut lente à refluer. Enfin elle put marcher. De son genou écorché, un filet de sang coulait, poissant le bas déchiré.
     
    Elle dut frapper longtemps à la porte de la loge, prier qu’on l’excuse, raconter, attendre que le mari de la gardienne, arraché au sommeil, tout poilu dans son maillot de corps, aille demander à sa femme où étaient les clés de mademoiselle Claire — on lui a volé son sac encore ces voyous non elles ne sont pas au tableau alors c’est la femme de ménage qui les aura gardées c’est souvent que ça arrive un serrurier essayez voir au commissariat des fois qu’ils connaîtraient quelqu’un.
     
    — Des sacs arrachés, il y en a dix par jour, madame, dit l’un des policiers de garde au commissariat. Que voulez-vous qu’on y fasse ? C’est imprudent de se promener seule la nuit.
    — Je ne me promenais pas, je rentrais chez moi, je...
    Et si elle s’était promenée, comme il disait ? On a le droit ! Ce besoin de se disculper devant un policier... Celui-là ne paraissait guère menaçant, cependant, avec ses yeux d’épagneul et son indifférence manifeste à ce qu’elle racontait.
    — Si c’est pour porter plainte...
    Dans l’immédiat, c’était un serrurier qu’elle voulait, quelqu’un capable d’ouvrir la porte de son appartement.
    — A cette heure-ci, ça va vous coûter le maximum...
    Repoussant sa chaise, il se leva pour l’examiner de la tête aux pieds.
    — Bon, dit-il, on va essayer de vous trouver ça...
    — Votre bouteille, dit-elle. Vous l’avez renversée.
    Il jura, se baissa. La bière coulait sur le plancher.
     
    Maintenant, assise sur l’escalier, elle attendait le dépanneur à toute heure.
    Parfois, derrière la porte narquoise le chat miaulait. Montant du quatrième étage, le son d’un quatuor de Brahms — ou bien était-ce un quintette, mais y a-t-il des quintettes de Brahms... — fut soudain coupé, laissant la phrase musicale suspendue sur une note sensible. Les sauvages.
    Longtemps, il n’y eut plus que les gouttes de pluie frappant la gouttière pour rompre le silence de la nuit enroulant le vieil immeuble dont elle occupait ce que les agences immobilières appellent 70 m2-caractère original-soleil-p. de taille.
    Enfin la minuterie se déclencha.
    Tandis que l’ascenseur s’élevait, elle remit ses chaussures, tira sur sa jupe, serra la ceinture de son ciré.
    Le dépanneur trouva que sa cliente avait de jolies jambes et lui fit signer, néanmoins, une facture de neuf cents francs.
    Offensé d’avoir passé la moitié de la nuit seul, le chat lui échappa lorsqu’elle voulut le saisir.
    — Ah ! dit-elle, ne m’abandonne pas, Beau-Chat, ce n’est pas le moment.
    Mais Beau-Chat resta intransigeant.
    Tout en commençant à se déshabiller, elle alluma jusque dans la cuisine pour dissiper l’angoisse qui continuait de l’étreindre, dégrafa son soutien-gorge en écoutant les messages enregistrés par le répondeur téléphonique, chercha un stylo pour noter un numéro. Où était-il, ce stylo. Dans son sac, bien sûr, elle l’avait oublié en récapitulant ce qu’on lui avait dérobé. Sait-on jamais tout ce que contient un sac... Même les cinq mille francs pliés dans une enveloppe, destinés à un fournisseur allergique aux chèques comme ils sont maintenant, elle n’y avait pas pensé immédiatement. Et la gourmette en or dont elle négligeait, depuis un mois, de faire réparer le fermoir ! Dommage...
    Pendant que coulait l’eau d’un bain, elle tordit la masse glissante de ses cheveux cendrés et y planta deux épingles pour les tenir haut relevés puis, dans le miroir embué, observa sans indulgence le cerne qui creusait ses yeux mauves.
    Il était temps d’en finir avec cette soirée. Demain, prévenir la banque de la disparition du chéquier et de la carte de crédit, faire changer la serrure, quoi encore dans l’ordre des corvées ?
    Elle pansait son genou écorché lorsque, soudain, elle se souvint du portefeuille rouge. La bouteille de mercurochrome lui échappa des mains et s’écrasa sur le dallage blanc et noir.



    Ils chuchotaient, couchés dans le lit étroit séparé de la chambre voisine par une cloison si mince qu’ils entendaient le souffle d’un ronfleur.
    — Je ne veux pas que tu voles pour moi, dit Elisabeth, je ne veux pas. Un jour, ils t’attraperont...
    Le garçon rit, en plissant ses yeux noirs, rejeta la couverture et inspecta le corps nu de la jeune fille.
    — Tu as maigri, dit-il gravement. Je ne veux pas que tu maigrisses. Je veux que tes seins restent lourds et gonflés et durs et tendres. Il faut que je te nourrisse convenablement.

    Il s’allongea sur Elisabeth, posa la tête sur sa poitrine, saisit d’une main la longue chevelure et ferma les yeux.
    — Un jour, ils t’attraperont, répéta la jeune fille. Tu iras en prison, et moi je mourrai de honte.
    Il dit que le mois prochain il aurait du travail, une traduction, il dit qu’il la détestait, qu’elle était une petite-bourgeoise débile, il dit qu’un jour ils sortiraient de cette merde où ils se trouvaient, qu’ils auraient une île en Grèce où il lui ferait sept enfants aux yeux verts et aux cheveux de chlorophylle de sorte qu’ils se nourriraient d’air et de soleil et qu’ils n’auraient jamais besoin de travailler ni de voler pour pouvoir manger à leur faim, il dit beaucoup de bêtises et s’endormit en l’écrasant de tout son poids.
     
    Il avait marché longtemps, fouillant à l’aveugle le sac dissimulé sous son blouson pour tenter d’en extraire l’argent. La première fois, l’opération avait été assez rapide pour qu’il balance le reste dans une poubelle avant d’arriver chez lui. Mais ce soir une glissière rétive s’était bloquée. C’est seulement à la lumière de sa chambre qu’il avait pu forcer le taquet coincé par l’angle d’une enveloppe qui livra, en se déchirant, une liasse de billets.
    Pierre les avait jetés en l’air comme des confettis, en poussant des grognements de joie. Elisabeth les avait ramassés, réunis, pliés, remis dans l’enveloppe sans un mot. Pierre avait dit que c’était pour elle, mais elle n’en voulait pas, c’était de l’argent sale, elle en avait assez, assez, alors il avait craqué une allumette et approché un billet de la flamme. Elle s’était jetée sur lui, le frappant de ses deux poings, criant qu’il était fou, il l’avait immobilisée.
     
    Maintenant, elle caressait la tête brune dont le poids l’empêchait de respirer librement. Le sommeil avait détendu la main de Pierre, la jeune fille réussit à dégager d’abord sa chevelure, puis une jambe, la seconde enfin, et à glisser hors du lit. Pierre se retourna sans s’éveiller. Le ciel commençait à s’éclaircir.
    Accroupie sur le tapis éreinté, elle regarda longuement le visage apaisé rendu à une sorte d’innocence. Il était beau ce garçon avec lequel il lui plaisait d’être vue lorsqu’ils marchaient, se tenant par la main, leurs hanches étroites gainées de jean, ses seins à elle aigus sous le tee-shirt, parfois les passants se retournaient. Beau mais fou. Il l’aurait brûlé ce billet de cinq cents francs. Il était capable de tout.
    Elisabeth pensait à son père, tassé, le soir, derrière sa caisse, comptant ses pièces, lui en donnant une pour sa tirelire parce qu’il faut apprendre à épargner, Lison.
    Elle saisit le sac, le retourna pour en vider le contenu qui se répandit par terre, s’étonna de voir un peigne propre — ils étaient toujours douteux — s’en servit pour lisser ses cheveux, ouvrit et ferma le poudrier, négligea les papiers, joua avec la gourmette, huma le mouchoir parfumé et eut envie de le garder, mais Pierre avait dit jamais, c’est comme ça qu’on se fait piquer ; seul l’argent est anonyme. Elle remit le tout en vrac dans la poche de cuir sans la fermer et, la balançant au bout de sa courroie, la projeta par la fenêtre.
    Puis elle resta debout, nue et triste, attendant que passe le camion des éboueurs et que les mâchoires de métal avalent ce qu’ils lui jetaient dans la gueule, de leurs mains gantées.



    Ce matin-là, exceptionnellement, le Président de la République fut en retard...
    Au lieu d’entrer à 10 heures très précises dans la salle du Conseil où les ministres l’attendaient, debout derrière leur chaise, il apparut à 10 heures 7, appuyé sur sa canne, et pendant toute la durée du Conseil, se montra acerbe lorsqu’il prit la parole. Détenant, dans cette enceinte, le privilège de l’ironie, il en usa plus que de coutume, n’épargnant même pas ses lieutenants préférés. Il refusa à l’un d’eux la nomination d’un directeur, acquise cependant, disant qu’ayant apprécié l’incompétence de cet agent de l’Etat dans une autre fonction, il ne jugeait pas urgent de la récompenser, nonobstant la règle établie par le gouvernement.
    Un « Monsieur le Ministre de la Justice, nous vous serons reconnaissant d’avoir la concision de Tacite, si malaisé que cela vous soit » laissa l’intéressé flageolant.
    Assis en face du Président, le Premier Ministre observait le regard distrait, les mains carrées maltraitant les lunettes. A 9 heures 30, il avait trouvé le Président calme et bien disposé, souriant même avant que sa secrétaire n’entre à 10 heures moins 2 pour lui mettre un message sous les yeux et qu’il dise : « Allez... Je vous rejoins... »
    Circulant de main en main autour de la longue table, un billet lui parvint qui acheva de l’intriguer : « Je ne vous retiendrai pas à déjeuner. » Tandis qu’un autre billet atteignant le ministre de l’Intérieur demandait : « Où serez-vous à déjeuner ? J’aurai peut-être besoin de vous. »
    Le Premier Ministre suivit du regard le trajet aller et retour du second billet. A 13 heures, le Président se leva et quitta immédiatement la salle du Conseil, de ce pas un peu lent que lui avaient laissé les séquelles d’une poliomyélite. En public, il ne se servait jamais de la canne qui soulageait une jambe fragile, mais le public savait que, dans sa jeunesse, il avait triomphé de la maladie et n’était pas insensible à cette marque de courage.
    Le Premier Ministre et le ministre de l’Intérieur s’écartèrent quelques instants, mais aucun des deux ne put éclairer l’autre sur ce qui avait modifié, entre 10 heures moins 2 et 10 heures 7, l’humeur et l’horaire du Président.
    Tandis que, dans la cour du Palais, ils répondaient aux questions des journalistes sur les nouvelles mesures destinées à assurer la sécurité des Français, une Renault dépourvue de tout signe distinctif franchit la grille du Coq et fila vers la rive gauche, suivie par la voiture des hommes de la sécurité présidentielle.



    Claire lui ouvrit la porte et il s’étonna de la trouver belle. Lasse, les yeux meurtris mais... Belle n’est pas, à vrai dire, le mot qui lui vint à l’esprit. Quel âge pouvait-elle avoir maintenant ? Trente-cinq ? Trente-sept ?
    Il voulut l’attirer contre lui mais elle lui glissa des mains.
    La lumière crue de la grande pièce biscornue où il la suivit le surprit. Il avait ici des souvenirs d’ombre. Il s’assit, dos à la fenêtre, observa la silhouette noire qui se détachait sur le mur blanc, le pantalon qu’il lui interdisait autrefois de porter, et refusa le whisky qu’elle lui proposait.
    — C’est vrai, dit-elle. Tu bois français, maintenant.
    Il négligea la remarque et dit qu’elle avait choisi une heure inopportune pour téléphoner et que la prochaine fois...

    — Il n’y aura pas de prochaine fois, dit Claire. Je t’ai appelé parce que tu es en danger et que c’est ma faute. J’ai essayé de te joindre dans la nuit mais le standardiste a refusé de te déranger. Il voulait me passer la personne de garde. J’ai pris un somnifère qui m’a assommée. Je me suis réveillée à 10 heures. Je...
    Le verre qu’elle tenait en main tomba et roula sur la moquette bariolée.
    Il l’engagea à se calmer et à lui faire un récit circonstancié de l’incident qui l’agitait.
    Ne jamais penser au passé, ni à celui où s’inscrivait Claire ni à un autre, abolir en soi tout ce qui alourdit la démarche, avancer toujours neuf en terrain neuf le regard fixé sur l’avenir, combien de fois avait-il répété à ses collaborateurs que c’était là l’hygiène nécessaire à l’homme d’action ? « Tu n’es pas normal », avait dit Claire, un jour qu’elle l’interrogeait sur le jeune homme qu’il avait été et qu’il avait répondu : « Qu’est-ce que ça peut faire ? Ça ne m’intéresse pas. Je sais qui je veux être. Le reste... » Cette mémoire dont il évacuait tout ce qui, dans son passé lointain ou immédiat, eût dérangé son présent n’était jamais en défaut cependant lorsqu’il la sollicitait.

    Mais depuis l’appel inopiné de Claire, il cherchait en vain quel papier elle pouvait détenir de nature à lui nuire s’il tombait entre des mains hostiles. Il savait la jeune femme encline à la litote plus qu’à l’inflation verbale. En danger ? Le danger était partout. Le pouvoir est un complot permanent qu’un complot permanent vise à détruire. C’est l’articulation avec Claire qui lui échappait. Elle avait parlé d’une lettre. Quelle lettre ? De qui ?
    Une lettre de lui, envoyée du Japon.
    Des images ressuscitèrent. Les toits de tuiles bleues, les cages où rebondissaient les balles de golf, la foule masquée de tampons blancs jaillissant du métro. Le Président a une mémoire photographique, disaient ses collaborateurs, photographique. Mais la photo restait voilée. Il ferma les yeux pour se mieux concentrer. Tokyo. La chambre de l’hôtel Impérial, la nuit où la standardiste le tirait tous les quarts d’heure d’un demi-sommeil pour répéter en anglais : « La ligne est occupée, Monsieur. »

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  • L'enfant de l'hiver

    Kathryn Shay

    Parution : 1 Janvier 2007 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Chapitre 1

    La pendule murale du réfectoire indiquait 19 h 15, quand l’homme de haute stature, tout en muscles, arriva et s’arrêta un instant, comme chaque semaine, pour contempler la photo encadrée fixée au-dessus de l’entrée. De l’autre côté de la salle, Emily accueillit son apparition avec une bouffée de plaisir.
    — Voilà Ben, murmura-elle rêveusement. Je me demande quel est son nom…
    — C’est une question que tu te poses depuis longtemps, répliqua Alice Smith tout en regarnissant les sucriers.
    Emily tourna les yeux vers la responsable de Cassidy Place, la soupe populaire où elle travaillait bénévolement trois soirs par semaine. Elle avait beaucoup d’affection pour cette femme robuste aux cheveux grisonnants, qui travaillait sans relâche pour que les personnes sans ressources aient au moins un repas décent chaque jour.
    — Je ne m’étais pas rendu compte que je parlais à voix haute, dit-elle avec un sourire penaud.
    — Eh bien, si. Mais, de toute façon, ce que tu penses de cet homme est inscrit sur ton visage, assura Alice en repoussant derrière l’oreille d’Emily une mèche qui s’était échappée de sa tresse. Depuis un an qu’il vient ici, il n’a cessé de te fasciner.
    Emily reporta son attention sur Ben.
    — Disons qu’il m’intéresse, admit-elle. Je le trouve différent des autres.
    — En effet. Il broie souvent du noir, mais il n’hésite jamais à nous donner un coup de main, alors que la plupart de nos hôtes déguerpissent dès qu’ils ont mangé.
    — Ce n’est pas seulement ça. J’ai l’impression qu’il ne s’accorde pas avec le cadre.
    Elle le désigna d’un signe de tête.
    — Et il suit toujours le même rite.
    Alice s’était mise à essuyer le comptoir.
    — De quoi parles-tu, ma chérie ? demanda-t-elle.
    — Tous les lundis, quand il entre ici, il s’arrête pour contempler la photo de Mick Cassidy d’un air nostalgique.
    — C’est curieux. Le bonhomme est mort depuis des années.
    Emily changea de sujet. Elle ne tenait pas à entendre évoquer de nouveau le triste destin des Cassidy — pas plus celui de Mick, un clochard, que celui de son fils, créateur de Cassidy Industries, qui avait fondé cette soupe populaire en hommage à son père, avant de perdre son entreprise.
    Tout en discutant de tout et de rien, elle regarda Ben s’approcher de l’une des vingt longues tables disposées côte à côte dans la salle.
    — Il s’assied. Je vais aller le servir.
    Elle prit des couverts et un set en plastique.
    — Il est bientôt l’heure de fermer, lui fit remarquer Alice.
    — Je sais. Je vais me dépêcher.
    Emily traversa le réfectoire. La salle était aussi vaste qu’un gymnase, avec un haut plafond, de grandes fenêtres et un plancher en bois rayé par l’usage. Cassidy Place occupait une aile d’une vieille église de Rockford, dans St Paul Street, et avait beaucoup de caractère.
    — Bonsoir, Ben, dit-elle en s’arrêtant à côté de lui.
    Quand il la vit, ses yeux gris s’illuminèrent, mais un bref instant seulement. Ensuite, la lueur de plaisir s’effaça de ses prunelles, comme à l’accoutumée.
    — Bonsoir, Emily.
    Elle posa le set de table et les couverts devant lui.
    — Vous arrivez plus tard que d’habitude.
    — Vraiment ?
    — Oui.
    Elle feignit d’arranger les couverts, tout en se demandant comment briser la glace.
    — Vous étiez sans doute occupé ?
    Il déplia son journal d’un geste nerveux.
    — En effet.
    — Vous travaillez ?
    — Oui, fit-il en se mettant à lire.
    — Où travaillez-vous, Ben ? Vous ne m’en avez jamais parlé.
    Il marqua un temps.
    — Sur des chantiers, à droite et à gauche.
    Le fait qu’il ait enfin répondu à une question personnelle donna le courage à Emily de lui en poser une autre.
    — Alors, vous pouvez vous payer un logement ? Vous n’êtes pas…
    — Sans abri ? Non, plus maintenant.
    Sur ce, il se plongea dans sa lecture, signifiant à Emily que la conversation était terminée. C’était dommage, mais, au moins, elle avait appris quelque chose, ce soir. Depuis un an qu’elle essayait d’en savoir un peu plus sur son compte, elle n’avait guère progressé. A part son prénom, elle ignorait quasiment tout de lui. Et quand il lui parlait, il avait l’air si seul que cela lui brisait le cœur.
    Elle retourna à la cuisine, où flottaient de délicieux effluves de ragoût et de pain frais.
    — Une assiette, je vous prie, demanda-t-elle à la femme d’un certain âge postée devant l’énorme cuisinière. C’est pour Ben.
    — Ah ! Je vais lui servir une bonne portion. Cet homme-là a bien besoin de se remplumer.
    « Pas du tout ! » s’insurgea Emily en son for intérieur. Pour l’avoir observé plus d’une fois, elle savait qu’il n’était pas maigre. Et maintenant que le printemps était là, ses muscles ressortaient nettement sous ses T-shirts élimés.
    Elle posa l’assiette et un dessert sur un plateau et s’empressa de retourner à la table de Ben. Alice lui avait servi du café, qu’il était en train de boire lentement, à petites gorgées, comme pour le savourer.

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