Le Livre de Poche

  • Lucine

    Ondine Khayat

    Parution : 1 Novembre 2011 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015





    Couverture : © Karen Cipolla / Getty Images.
    © Librairie Générale Française, 2011.
    ISBN : 978-2-253-15932-2 – 1re publication LGF

    Paru dans Le Livre de Poche :
    Le Pays sans Adultes

    À Mamita, à Lily, à Poupy



    Première partie

    1.

    Ma maison est devenue la Terre. J’ai habité tant de lieux qu’ils se confondent et se mêlent pour former un plat savoureux et amer, que je prends le temps de déguster. Aujourd’hui, la lumière de ma vie vacille et j’admire la sérénité du ciel. Ma maison est la Terre. Elle est petite et confortable, échouée sur le flanc d’une montagne. Quand j’ouvre la fenêtre le matin, l’air de l’infini m’enivre et je regarde la vallée, si belle. Ma Qadisha… Là où commence mon voyage vers une aube ressuscitée. Mon dos me fait souffrir et mes mains sont raidies par les ans. J’aime ce corps qui sans cesse sonne la cloche de mes souvenirs. Il est la cartographie de mon passé. Il en a conservé les creux, les monts et les mers agitées. J’ai contemplé tant de lunes, et cueilli tant de promesses…
    La porte s’ouvre, et Joraya entre dans ma chambre, comme chaque matin. Ses cheveux bouclés dévalent ses épaules et elle dépose un baiser d’oiseau sur mon front.
    « Bonjour, Mamita !
    — Bonjour, Joraya. As-tu regardé le ciel, aujourd’hui ?
    — Oui !
    — A-t-il dit quelque chose ? »
    Elle secoue la tête en riant. Le ciel parle, pourtant. Le frémissement de ses nuages, la lumière de sa lune, la chaleur de son soleil, la soudaineté de ses pluies. aujourd’hui, aucun nuage ne vient attendrir son bleu étincelant. Souvent, j’ai levé la tête vers le ciel pour y lire mon chemin. Mes yeux ont souvent été aveuglés, parfois les pages étaient tout simplement vides. D’autres fois, je n’ai pas su lire ce qui était écrit sur le sable de ma vie. Ou la mer, trop pressée, en avait effacé les traces. Il n’est alors resté sur ma grève que des cailloux et des coquillages tranchants.
    Joraya prépare le café. Fort, comme je l’aime, afin qu’il me débarrasse de l’indolence de la nuit. Je porte la vieille robe de chambre de ma belle-mère, vestige d’Alep. Tant de souvenirs s’entrechoquent et parsèment ma mémoire…
    Je me dirige vers le salon où se tient Joraya. La pièce est petite, mais on peut y rêver à loisir. Souvent, je m’assois dans mon vieux fauteuil et je laisse mes pensées courir sur les nuages. J’écris des poèmes invisibles avec les fils du temps. Qui sait, les anges, confortablement installés dans le cosmos, parviennent peut-être à les déchiffrer… Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu le sentiment d’une présence. Mais je dois dire qu’aucun visage ne s’est jamais montré ! Peut-être n’ai-je perçu que mon propre écho. Qu’importe ! La vie est mouvement.
    Je suis née riche ; pourtant la fortune s’est envolée comme une nuée d’oiseaux. Je n’ai jamais rien possédé d’autre que les mots. Ni le miel ni le noyau de l’olive. Seuls mes souvenirs m’appartiennent. Ils sont autant de traces fragiles, imprimées en moi. Certains jours, le soleil les illumine ; certaines nuits, ils sont pris dans une bourrasque glacée.
    Joraya range les assiettes et les tasses. J’écoute cette musique du matin dont chaque bruit m’est familier.
    Enfant, j’écoutais l’éveil de la maison de mon grand-père. Nous vivions à Marache, en Turquie. C’est dans cette ville, proche de la Syrie, que je suis née. Mon grand-père, Joseph Kerkorian, était un Arménien, député du gouvernement turc. Bien que baptisée Louise, j’étais pour lui sa Lucine, traduction arménienne de mon prénom. Il m’appelait toujours de cette façon, et je comprends aujourd’hui à quel point ce prénom définit celle que je suis.
    Mon grand-père me faisait penser à ces rochers posés sur la mer, qui sont parfois recouverts par les flots agités, mais qui réapparaissent à marée basse. Je repense à tout cela depuis quelques jours en déballant les malles de ma mémoire. Joraya a ouvert le coffre doré où patientaient les papiers du souvenir. Ils sont autant de papillons multicolores que je regarde s’envoler. Elle a retrouvé mes anciens poèmes et en lit un chaque jour. Quand elle a achevé sa lecture, elle se tourne vers moi et me regarde, les yeux étincelants.
    « Tu as écrit tout ça, Mamita ?
    — Je ne sais pas. Parfois, je ne sais plus très bien qui dépose l’encre sur la feuille blanche. »
    L’inspiration est comme le vent. Certains jours, elle souffle très fort, à d’autres moments, on ne l’entend plus du tout. J’ai posé les yeux sur mes cahiers jaunis par le temps. Leur toucher rêche m’a ramenée des années en arrière, à l’époque de mon enfance. Le chant de l’eau de la fontaine, le parfum de lavande de ma mère, grand-père… Le matin s’est évanoui doucement, de même que la Qadisha et ma petite cabane en bois. J’ai effleuré un autre cahier, dont la couverture en cuir m’a brûlée. C’est le cahier de l’adieu, chargé de cris et de coquelicots. Mes pensées se sont frayé un chemin à travers les nuages, portées par les moineaux que je nourris chaque jour, comme je l’ai toujours fait.

    Sans doute, si je n’avais pas regardé vivre grand-père, et grandi dans sa maison, aurais-je sombré dans le désespoir. Mais lorsque l’on côtoie un être qui dérobe à ce point la lumière du soleil, peut-on encore croire à l’ombre ? J’allais souvent le trouver dans son grand bureau pour lui poser toutes sortes de questions auxquelles il prenait toujours le temps de répondre, avant de recevoir tous ceux qui avaient des problèmes.
    Notre maison était bâtie en U, sur plusieurs étages. Au centre, il y avait une grande cour avec un bassin en marbre de Florence. La ville comptait beaucoup de sources, aussi l’eau coulait-elle nuit et jour. Je l’entendais dans le silence de la nuit, lorsque je posais mes yeux émerveillés sur les étoiles assoupies dans le ciel bleu sombre. L’eau a toujours été pour moi la plus belle musique du monde, riche de sons multiples : la mer agitée, le ruisseau frivole, le fleuve rapide, la cascade cristalline, la pluie d’été, la fontaine apaisée…





    prêts illimités - durée illimitée
    1 Prêt(s) simultané(s)
    Adobe
empty