Editions des Deux Terres

  • Comme des étoiles filantes

    Mitchard-J

    Parution : 1 Mai 2014 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Titre original :
    Cage of Stars

    Éditeur original :
    Warner Books Inc., New York
    © original : Jacquelyn Mitchard, 2006
    ISBN original : 978-0-44657-984-1
    Pour la traduction française :
    © Éditions des Deux Terres, mai 2007
    Couverture : © Getty Images
    ISBN: 978-2-84893-108-1
    Tous droits réservés.
    Cette édition est publiée avec l’accord de
    Hachette Book Group, Inc.
     
    ISBN :




    À Jane Gelfman




    Prologue

    Lorsque je me suis décidée à partir sur les traces de l’assassin Scott Early, je ne me suis pas rendu compte que j’étais une petite gourde qui essayait de jouer au Tout-Puissant.
    Tout le monde a demandé après coup comment j’avais pu faire une chose pareille. Je ne savais pas quoi répondre. La situation s’était totalement renversée et tout était devenu confus dans mon esprit. Il m’avait un jour paru évident qu’il y avait une voie, et que je devais l’emprunter.
    Ça m’avait semblé si clair. Par la suite, plus tant que ça. Après, il était trop tard.
    Quand j’ai ouvert la porte l’autre jour, les reporters étaient là, bourdonnant comme une nuée de moustiques. Ils m’ont demandé :
    – Avez-vous planifié tout ça durant toutes ces années, Ronnie? Comment avez-vous pu nourrir cette colère si longtemps, Ronnie ?
    Et j’ai pensé : comment peut-on imaginer que quatre ans à « nourrir cette colère », cela fait beaucoup au regard de ce que nous avons vécu ? Quatre ans ne sont qu’un instant. Les gens restent fâchés plus longtemps que ça quand on leur pique leur petit ami ! À quelques rares exceptions près, ces quatre années, en gros l’essentiel de ma vie d’adolescente, se sont déroulées comme un film muet. Si ces journalistes avaient vécu comme moi, à contempler chaque jour la remise située entre la maison et l’écurie, cet abri que Papa avait l’intention de retaper des années avant la mort de Becky et Ruthie pour que Maman puisse exercer son art dans de meilleures conditions, cette vieille construction robuste avec sa peinture grise écaillée, malmenée par le soleil et le vent poussiéreux, et les tapis épais d’herbes mauves accolés à ses murs, qu’auraient-ils ressenti ? Qu’auraient-ils fait ? Rien n’est jamais venu modifier l’aspect de cet appentis. Il n’a jamais changé d’apparence. Je le voyais chaque jour, que les figues marines roses et les hélianthèmes fleurissent dans le jardin de Maman ou que brillent les guirlandes de Noël. Il restait le même. Il avait juste un air désolé. Comme l’ont été nos existences, pendant trop longtemps. Nul autre n’avait traversé la même chose. Aussi pouvaient-ils bien poser des questions stupides avec le tact d’un gros bulldozer. Un autre garçon m’a crié :
    – Aviez-vous l’intention de tuer Scott Early ?
    Il a ajouté – et il était sérieux :
    – Parce que peut-être que vous vous êtes dit qu’il s’agissait d’expier par le sang. Les mormons croient à l’expiation par le sang… Pas vous ?
    J’étais si lasse. J’avais faim et j’étais seule. Comme une idiote, j’ai répondu :
    – Et je parie que vous pensez aussi que mon père a cinq femmes.
    Les yeux du type se sont écarquillés tandis qu’il prenait une page vierge dans son carnet.
    – C’est le cas? a-t-il demandé.
    – Non, ai-je répondu. Il en a soixante-cinq, comme dans Hannah et le Roi.
    Le visage du reporter s’est alors décomposé. Il a compris que je me moquais de lui. Je me suis assise sur le bord du trottoir, j’ai posé ma tête sur mes genoux et je n’ai plus dit un mot jusqu’à ce que mon père arrive avec mon oncle Andrew, qui m’a enjoint de garder le silence. Expiation par le sang ? me répétais-je sans cesse. Ben, voyons ! C’était une chose que de croire que le prix payé par Scott Early était trop faible pour le mal qu’il avait fait. Je le pense toujours. Et, oui, je ne pensais pas, contrairement à mes parents, qu’accorder mon pardon à Scott Early mettrait fin aux sursauts de mon cœur, qui me tiraient de ces effrayants cauchemars, me réveillaient en nage dans mon tee-shirt à l’odeur sale et métallique, comme de la vieille monnaie. Mais penser que j’en voulais à la vie de Scott Early ? Pour la seule raison que j’étais mormone ? C’était ignorance crasse. La moitié du temps, même les gens bien pensent que tous les mormons sont des cinglés appartenant à une secte, où le chef spirituel vous marie d’office à l’âge de treize ans ! Peutêtre que ce genre de trucs se produisait il y a cent ans ; mais il y a quelques siècles, en Europe, les catholiques écartelaient des gens sur des chevalets. Ils ne le font plus !
    L’« expiation par le sang », dans l’esprit des mormons normaux, signifie uniquement que verser le sang d’autrui est la pire chose qu’on puisse faire, et « expier » consiste à réparer sa faute. C’est une métaphore, comme celles que l’on étudie en cours d’anglais. Les mormons pensent qu’on doit faire le bien pour réparer ses torts, pas se contenter de dire qu’on est désolé. Quand je suis partie pour la Californie, Scott Early n’avait pas, selon moi, expié ses péchés. Mais je ne savais pas vraiment ce que j’allais faire à ce sujet ; je me disais que cela me serait révélé. Jamais je n’ai envisagé la violence.
    Ce qui est arrivé… s’est produit… à la suite d’une erreur infime.
    Il me faudra désormais vivre avec ça.
    Et je saurai toujours à quel point j’ai déçu ma famille. Mes parents avaient en moi une confiance absolue. Et j’ai trahi cette confiance. J’ai menti, et je n’avais jamais menti jusque-là. Je ne leur ai dit qu’une partie de la vérité. Je leur ai dit que j’avais besoin de m’éloigner de l’Utah. De m’éloigner de la remise. Que j’allais à San Diego, une ville baignée de soleil, pleine de jeunes gens et de rêves vierges, pour m’inscrire dans un bon centre universitaire où je suivrais une formation afin de devenir ambulancière – métier que j’envisageais d’exercer pour financer mes études supérieures. Oui, j’ai bien vu les regards qu’ont échangés mes parents. Je savais que ces regards signifiaient qu’ils savaient que Scott Early était en Californie, mais qu’ils ne pensaient pas que j’étais au courant. J’ai fait l’innocente. Ils m’ont crue. Mais sous toute cette innocence battait un cœur rebelle. Peut-être bien que je me sentais très mûre, même vieille, à cause de ce que notre famille avait traversé. J’ai appris quelque chose, néanmoins. Souffrir et terminer sa scolarité en avance ne signifie pas qu’on soit mûr. Il faut bien plus que ça.
    Papa m’a dit un jour, juste après la mort de mes sœurs, qu’un être humain ne peut en contraindre un autre à expier ses fautes. Il a dit que ça se jouait entre le pécheur et Dieu. Il avait raison. Mais je n’étais pas en mesure de l’entendre. J’étais plutôt sûre de moi. Veronica Bonham Swan, une fille passionnée aux longs cheveux auburn ondulés qui faisaient ma fierté, qui aimait les chevaux et la science, détestait la lessive et les examens. Je croyais qu’un être isolé peut accomplir ce que le système entier n’a pas su faire. Tout m’avait toujours souri dans la vie.
    Tout, sauf une seule chose, la plus importante.
    Qui était devenue la seule qui comptait.
    Je croyais donc que j’avais survécu à la magnifique journée de fin d’automne au cours de laquelle Scott Early avait noyé nos vies dans le sang, dans un but bien précis. Je croyais que si je n’empruntais pas la voie que celui-ci me dictait, quand viendrait mon heure – que je vive jusqu’à vingt ou quatre-vingt-dix ans –, je trépasserais en sachant que j’avais trahi Becky et Ruthie dans l’au-delà comme je leur avais fait défaut ici-bas. Et que je ne pourrais pas regarder mes petites sœurs en face quand elles accourraient vers moi au ciel.





    1

    Au moment où Scott Early tuait Becky et Ruthie, j’étais cachée dans la remise.
    Non que j’aie eu peur. Je n’avais pas peur de mourir à l’époque, pas plus qu’aujourd’hui. C’est qu’on jouait à cache-cache. Mes petites sœurs me suppliaient toujours sitôt que mes parents me les confiaient. « Ronnie, Ronnie, Ronnie ! me tannaient-elles, tirant sur ma chemise tandis que j’essayais de remettre de l’ordre dans la cuisine. On parie qu’on peut te trouver cette fois. On parie sur nos devoirs ! » Et je cédais toujours, en les prévenant que, faute de me trouver, elles passeraient deux heures, jusqu’au retour de Maman, à ramasser jusqu’au moindre crayon et album de collage dans leur chambre.
    – Cette fois, je ne plaisante pas, numéros un et deux, leur aije dit ce jour-là. Pas question que j’aille récupérer tous vos vêtements propres et vos feutres sous vos lits juste avant que Maman revienne.
    – Promis-juré-craché ! a lancé Becky.
    Je n’ai pas pu m’empêcher de rire. Elle avait les dents violettes à cause des baies qu’elle avait mangées au petit déjeuner. Becky était aussi menue et rapide qu’un vairon dans un ruisseau et donnait l’impression de se nourrir de l’air du temps. Ruthie était aussi ronde et solennelle qu’un bébé koala. Elle adorait par-dessus tout manger la pâte à cookies directement dans la jatte.
    C’était une très belle journée de novembre, chaude – non qu’il fasse jamais réellement froid à la limite de ce qui est pratiquement le désert Mojave –, aussi voulaient-elles jouer dehors. Les pourpres, jaunes et rouges des arbres changeants étaient ce jour-là aussi tapageurs qu’un orchestre d’écoliers.
    Ainsi, une heure plus tard, j’étais tapie dans la remise, derrière un grand sac de terre à modeler et une caisse d’argile, espérant qu’aucune araignée n’en profiterait pour me monter le long du dos. Je ne pouvais pas voir mes petites sœurs. Mais je les imaginais adossées à la table de pique-nique, où presque chaque soir d’été, quand les insectes n’étaient pas trop féroces, nous dînions, de nos propres tomates et de notre maïs sucré, avec parfois des tacos et du soja noir, en écoutant les oiseaux pousser leurs cris du soir. Becky et Ruthie avaient certainement leurs petites mains sur les yeux, comptant vite pour pouvoir crier : « Attention, j’arrive ! » Ruthie crierait la première, je le savais. C’est ce qu’elle faisait toujours. Becky essayait alors de la faire taire, soutenant qu’il n’était pas possible qu’elle ait déjà pu compter jusqu’à cent puisque elle-même, Becky, la plus grande, n’était même pas arrivée à cinquante. Je savais qu’elles ne regardaient pas parce que je leur avais dit que c’était de la triche et que je ne jouerais qu’à la condition qu’elles respectent les règles.
    Ce jour-là, cependant, elles n’ont pas fait un bruit.
    J’ai pensé qu’elles devaient compter en silence, parce qu’à chaque fois qu’on jouait à cache-cache, Becky comptait aussi vite qu’elle pouvait. Ruthie, qui n’avait que quatre ans, disait à haute voix : « Un, deux, trois, quatre, huit, quatorze, quinze, dix. » Becky perdait le fil et devait recommencer depuis le début.
    Mais cinq minutes s’étaient écoulées : elles n’émettaient toujours pas un son. Quand le temps m’a semblé trop long, j’ai ouvert la porte.
    C’est alors que j’ai vu mes sœurs gisant comme des petites poupées blanches dans de grandes mares de couleur sombre. J’ai vu Scott Early, un jeune homme aux cheveux blonds et courts, assis à la table de pique-nique, vêtu d’un simple short et d’un tee-shirt sale, sanglotant comme s’il s’agissait de ses propres petites sœurs, comme si un monstre terrible était venu faire ça. Ce qui correspondait plus ou moins à ce qu’il pensait, même si je n’en savais rien alors.
    C’était une bonne chose, a dit plus tard un docteur à ma mère, que Becky et Ruthie n’aient pas crié. Cela signifiait qu’elles étaient mortes rapidement. Elles n’avaient pratiquement rien senti. Elles n’avaient sans doute jamais entendu Scott Early s’approcher pieds nus sur la pelouse. Dieu, dans sa miséricorde, leur avait épargné la peur. Se faire trancher la carotide est une façon de mourir très rapide. Je le savais déjà, grâce aux cours de biologie. Mais ce n’est pas instantané, et j’ai prié pendant des mois pour que Becky et Ruthie n’aient pas eu le temps de se demander pourquoi je n’étais pas là pour leur porter secours.
    Parce que j’étais toujours là pour leur venir en aide.
    Je n’avais que douze ans, presque treize, mais Maman pouvait me faire confiance pour surveiller les petites toute seule, même si elle devait s’absenter plusieurs heures d’affilée dans la remise qui lui servait d’« atelier » ou dans des galeries d’art éloignées, parfois même jusqu’à Saint George.
    – Tu es aussi responsable que n’importe quelle mère, Ronnie, m’a dit tranquillement Maman un soir, le jour où Becky s’était brûlé la main.
    Ce matin-là, Becky s’était montrée impatiente de voir où en étaient ses « œufs au fromage » et avait tendu la main pour voir s’ils étaient prêts alors que je les faisais cuire. Elle s’était brûlé la main sur la poêle. Maman a dit que j’avais eu de la « présence d’esprit » parce que je n’avais pas pleuré ou paniqué quand Becky avait crié. Je n’avais pas mis du beurre sur la brûlure, ce qu’aurait fait ma propre grand-mère et qui aurait empiré les choses. Grâce aux premiers rudiments de secourisme enseignés par Maman, je m’étais souvenue qu’une brûlure devait être refroidie sous l’eau immédiatement, faute de quoi la chaleur emmagasinée à l’intérieur continuerait à brûler les chairs et les lésions seraient plus profondes. J’avais passé la main de Becky sous le robinet d’eau froide pendant cinq minutes, puis je l’avais enveloppée dans une serviette épaisse remplie de glace fixée avec du sparadrap. Ensuite j’avais couru, tirant Becky et Ruthie dans le charreton en bois jusque chez notre plus proche voisine, Mme Emory, qui nous avait conduites à la clinique Pine Mountains, située à une quinzaine de kilomètres de là, à mi-distance entre la maison et Cedar City. À la clinique, le docteur, une jeune femme, avait mis du tulle gras et une compresse de gaze sous un bandage sur la paume de Becky. Le docteur lui avait parlé si gentiment que j’imagine que c’est à ce moment-là que j’avais pensé pour la première fois à devenir docteur. Je me suis demandé si l’accident signifiait que j’étais appelée.
    Becky n’a conservé qu’une petite cicatrice sur un doigt une fois sa main guérie. Notre pédiatre, le Dr Pratt, a dit qu’il n’aurait pas agi autrement lui-même, seulement il l’aurait conduite à l’hôpital. Mais il n’y avait pas d’hôpital digne de ce nom dans un rayon de quatre-vingts kilomètres là où nous vivions, au pied de la chaîne couverte de pins. Ce n’était même pas une vraie ville où nous habitions. Plutôt une sorte de colonie de gens du même genre que mon père, qui disait toujours qu’il aimait son « espace à lui ».
    Et donc, le jour où elles sont mortes – à moins que des secouristes aient pu arriver à la maison dans les minutes suivantes, et chacun savait que c’était impossible, ou à moins que le docteur ait déjà été à la maison, mais le Dr Sissinelli, notre voisin, était à son hôpital –, personne n’aurait pu sauver mes sœurs.
    Je ne devais pas me sentir coupable, m’ont répété sans cesse Maman et Papa les jours suivants, même si je pouvais lire dans leurs yeux et entendre dans leurs voix que c’était exactement ce qu’ils ressentaient eux-mêmes. Je ne devais pas me sentir coupable de n’avoir pu les appeler à l’aide avant qu’il soit trop tard ou m’emparer du fusil de Papa puisqu’il était parti chasser la caille, ont-ils dit. Mais à l’instant où j’avais ouvert la porte sur la vision qui devait me transformer à jamais, il était déjà trop tard. Quand la police a demandé pourquoi elles étaient sans surveillance, mes parents se sont expliqués. Ils ont pris ma défense, comme ils ont défendu le choix qu’ils avaient fait de me confier mes sœurs, disant aux policiers à quel point j’étais une fille responsable. J’avais fait exactement ce que je devais faire. Je m’étais montrée courageuse. Ils ont dit que même un adulte n’aurait pu imaginer que Scott Early trouverait jamais un lieu aussi reculé, encore moins qu’il ramasserait la faux à désherber que Papa avait laissée appuyée contre la grange pour s’en servir comme de l’épée d’un ange vengeur, semant la mort et la désolation en quelques secondes.
    J’ai écouté et acquiescé, mais je ne les croyais pas vraiment.
    Je ne voulais pas ajouter au chagrin de Papa, et surtout de Maman, mais personne ne pouvait dire que je n’étais pas coupable. Mes cousins et mes meilleures amies, Clare et Emma, et même ces andouilles de Finn et Miko, ont dit la même chose. Mais ça ne changeait rien. Même une fois la panique estompée, comme le pire de l’infinie douleur, la culpabilité a toujours été là. On ne pouvait jamais la chasser. Elle était semblable à une loupe dont on userait pour projeter un rayon de soleil, concentrant toute la chaleur, transformant quelque chose de doux et lumineux en instrument blessant. Même l’amour n’a pu l’atténuer. C’est la culpabilité qui a fait de ma colère une brûlure que personne n’a jamais passée sous l’eau froide ; aussi a-t-elle continué de brûler, brûler jusqu’à l’os. Alors que celle des autres allait s’atténuant, la mienne n’a pu faire de même, malgré le temps. Elle n’a fait que cuire plus encore, au point de devenir une part de moi-même, et a mis bien du temps à guérir. Je pense que les cicatrices doivent être encore là aujourd’hui.




    2

    On peut commencer une histoire où on veut.
    Alors je ne veux pas commencer par ce qu’a trouvé la police cet après-midi-là, quand elle est enfin arrivée à la maison, et pas parce que c’est trop triste. Comment cela pourrait-il ne pas être triste ? Je veux dire, même si je suis heureuse aujourd’hui d’être au monde, une part de moi-même appartiendra toujours à la tristesse, il ne peut en aller autrement. Ma tristesse m’appartient, tout comme la couleur de mes yeux. La mort de mes sœurs fait partie de moi, comme mon patrimoine génétique. Il me suffit de penser à elles, au détail le plus insignifiant, les imaginer posées devant moi sur ma vieille jument percheronne, Ruby – ce qui ne présentait aucun danger, soit dit en passant, parce que Ruby avait trois allures : l’arrêt, le pas lent et un pas un peu plus rapide –, et je peux encore me mettre à pleurer tellement fort, rien qu’un instant, au point de ne plus voir les graphiques que j’ai sous les yeux. Je ne veux pas commencer par la « tragédie », le grondement sourd des hélicoptères au-dessus de nos têtes, les gens penchés en avant pour tenter de prendre des photos de notre maison en rondins, le site des meurtres du Faucheur fou, les interviews à notre sujet accordées aux reporters qui achetaient des sandwichs à l’épicerie du coin. (« Des gens tranquilles, ont dit de nous Jackie et Barney. Ils étaient polis. Toujours. Amicaux, mais pas du genre à s’imposer. » Je me suis demandé depuis si, dans des situations analogues, il y a vraiment autre chose à dire.) Tout ce ramdam de la presse était d’un tel… grotesque, même si Jackie et Barney étaient gentils et n’avaient nullement l’intention de nous porter préjudice. J’ai moi-même expérimenté l’obligation de s’expliquer quand un journaliste vous pose une question, aussi ai-je fini par comprendre.
    Mais rien de cette époque ne vous apprendrait qui nous étions vraiment. C’est aussi pour cela que je n’ai pas envie de commencer par raconter la folie qui m’a gagnée, quand l’histoire a été diffusée sur CNN et à la une de l’Arizona Republic, en lettres géantes ; et quand les gens ont débarqué de tout l’Utah, et même de l’Arizona et du Colorado, dans notre cour. Ils arrivaient et s’installaient devant notre maison avec des bougies allumées, en chantant Amazing Grace. Je n’ai pas envie de raconter que je n’arrêtais pas de hurler que Ruthie et Beckie étaient à nous ; et pourquoi ces gens se donnaient-ils bonne conscience en chantant et en pleurant pour mes sœurs, qu’ils ne connaissaient même pas ?
    J’aimerais que vous puissiez nous voir, rien qu’un instant, comme nous étions avant. Autrement, nous serons à jamais réduits à ce que je n’arrêtais pas de crier cette nuit-là, tandis que mes parents essayaient de me faire taire et rentrer à la maison – rien qu’une autre histoire sous un titre de journal. Une tragédie qui s’était autrefois appelée la famille Swan.
    Nous formions une famille lambda, un peu plus Birkenstock que d’autres (avec ma mère qui tricotait des pulls pour chacun de nous, à l’exception du cheval), un peu plus National Geographic que d’autres (avec mon père qui battait la campagne pour applaudir les couchers de soleil, qui préparait des tisanes de cynorhodon et produisait sa propre rootbeer de A à Z). Ils étaient à moitié hippies. Dans le genre plutôt mignon. Pas détestable. Et c’étaient aussi des parents qui s’aimaient. Quand j’étais petite, je croyais que tous les parents s’embrassaient pour se dire bonjour.
    Quelle n’a pas été ma surprise quand je suis sortie dans le monde ! La plupart des gens qui se disent amoureux ne font que se supporter pour échapper à la solitude. Lorsque j’ai constaté à quoi ressemblaient la plupart des mariages, j’ai commencé à rêver de tomber amoureuse vite fait, bien fait et pour toujours comme mes parents. Et pas parce que j’aspirais à devenir une vraie Molly mormone, une épouse et mère dévouée typique (on appelle ça ainsi parce qu’on est plus ou moins censé tomber amoureux très tôt, se marier jeune et avoir des enfants tout de suite quand on est SDJ, vous savez : saint des derniers jours, le vrai nom de tous les mormons – on parle de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours), mais parce que j’en avais vraiment envie. Ça facilite énormément de choses dans la vie d’avoir un compagnon à ses côtés, pour le meilleur et pour le pire, quelqu’un qui vous connaît aussi bien que vous vous connaissez vous-même.
    Pour autant, je n’ai jamais eu envie de me marier aussi jeune que mes parents. Ils n’avaient que dix-neuf ans, mais ils étaient plutôt épatants. Ils se sont débrouillés tout seuls, sans aide, pour financer leurs études. Ils se sont rencontrés au lycée et ont effectué leurs missions sans échanger autre chose que des lettres ; mais mon père dit qu’il n’a plus jamais regardé une autre femme après avoir vu Cressie Bonham, cette grande fille aux longs cheveux bruns qui volaient aux quatre vents. Il l’a demandée en mariage le jour de son retour à Cedar City. Ils sont allés ensemble à l’université de Brigham Young, à Provo, et ont été des étudiants modèles. Ils ont tout de suite essayé de m’avoir, mais il leur a fallu dix ans. C’est comme ça que Maman s’est passionnée pour l’art. Je crois que c’est son chagrin qui l’a poussée à faire des bébés en céramique. Elle avait trouvé le compagnon idéal, et aucune âme ne semblait vouloir venir se joindre à eux. Je pense que devoir attendre pour avoir des enfants les a peut-être rapprochés plus que d’autres parents de ma connaissance qui avaient formé une famille tout de suite. Ils n’avaient parfois même pas besoin de parler pour se déclarer : « Je vois exactement ce que tu veux dire. »
    Ils n’étaient pas parfaits, pourtant. Je crois que mon père pensait parfois être le plus intelligent des deux. Et que ma mère pensait quelquefois la même chose. Même si mon père portait définitivement la culotte, ce qui est dans l’ordre des choses, ma mère avait son mot à dire. Il leur arrivait de se quereller.
    Un jour, j’étais toute petite, j’ai entendu mon père lancer de sa grosse voix de présentateur radio :
    – Qu’est-ce que tu attends de cette conversation, Cressida?
    Elle a répondu, d’une voix qui imitait parfaitement la sienne :
    – De l’avoir avec quelqu’un qui ait une opinion avertie sur la question.
    Alors, comme à chaque fois qu’elle l’imitait, mon père a éclaté de rire. Après quoi ils ont oublié de se battre.
    Mon père dit qu’aucune famille n’est normale. Et on a eu notre content d’excentriques, sûr. Il avait dix frères, pour commencer. Imaginez trouver tous ces prénoms. C’est comme ça que mon père s’est retrouvé affublé de celui de London, parce qu’il était dans les derniers et que mes grands-parents commençaient à faire preuve d’imagination. Ils ont commencé par Kevin, Andrew et William, et terminé avec Jackson, Dante et Bryce (du nom du canyon). Ma grand-mère Swan a fait des études, et commencé à faire des bébés après ; mais elle est toujours en vie et habite Tampa. (Il y a plus de mormons en Floride que dans l’Utah, le saviez-vous ?) Elle est… plus petite et plus irritable qu’elle ne l’était autrefois. Avant ce qui nous est arrivé. Mais je vais toujours lui rendre visite. On regarde des films avec Ginger Rogers et Fred Astaire. Tous ses fils sont en vie, eux aussi, ce qui a failli tourner à l’obsession et la rendre folle, non pas qu’elle aurait voulu qu’ils meurent, mais parce que Ruthie et Becky sont mortes les premières. Elle a au total soixante-huit petits et arrière-petits-enfants, et envoie à chacun un billet de dix dollars pour son anniversaire, ainsi qu’un livre à Noël. À chacun d’eux.
    Ce que nous avions aussi de peu commun était que Papa avait la réputation d’être libéral, du moins pour un mormon, dans notre petite communauté. Quand je dis « communauté », j’exagère. Je veux surtout dire « petite ». Rien que ces quelques maisons éparses autour de Dragon Creek, dont on dit qu’elles descendent du haut des montagnes jusqu’à la ville de Saint George. (Saint Georges et le dragon… Pigé ?) La moitié de l’été environ, le ruisseau était un lit desséché que pouvaient enjamber les randonneurs. Mais il y a longtemps quelqu’un avait construit un petit barrage ; et cela faisait un trou d’eau où l’on pouvait nager, et qui, même s’il n’était pas profond, restait frais un peu plus longtemps s’il y avait eu beaucoup de neige l’hiver précédent. Nous nous le sommes approprié. Nous avons bâti un fortin à côté en recourbant des saules rabougris et avons bouché les interstices à l’extérieur avec de la boue. Ça a séché jusqu’à faire une vraie construction en dur. C’était notre vestiaire en été. Les garçons se baignaient vêtus de leurs seuls caleçons quand nous n’étions pas là. Il était entendu que nous ne devions pas nager ensemble, sauf en maillot de bain ou alors aux fêtes que les Sissinelli organisaient autour de leur piscine. Il n’était pas rare d’atteindre les trente-huit degrés là où nous vivions, et les gens peuvent bien raconter ce qu’ils veulent sur cette chaleur « sèche », ça n’en restait pas moins chaud.
    Plus proche de nous, la ville de Cedar City n’était pas aussi grande que Saint George, mais assez tout de même pour qu’on y trouve un lycée et un temple aussi beau qu’un château russe. Nous n’y allions pas souvent. Nous avions notre chapelle à un kilomètre et quelques sur la route (j’avais l’habitude de courir de toutes mes forces le long de cette route, toucher la grille du porche et rentrer en joggant afin de développer mon souffle pour le basket-ball), un bureau de poste, un autre qui organisait des randonnées, et une épicerie générale où Jackie et Barney vendaient de tout, du cappuccino au pain de mie, de la poupée de chiffon et des couettes aux patins à glace et à l’essence. Et des bonbons. Ils avaient, genre, la moitié du magasin dédiée aux présentoirs à bonbons, du roulé à la noix de coco fantaisie emballé dans du papier doré jusqu’aux Pixie Stix, ces pailles remplies de sucre acide et coloré par paquets de quarante. Papa avait l’habitude de dire que le méthodisme était né dans la chanson et que le mormonisme avait été nourri aux sucreries. On consomme sans doute plus de sucreries par habitant dans l’Utah que dans le reste des États-Unis. Comme ils n’ont droit à rien d’autre, c’est leur drogue, pourrait-on dire. Il y avait aussi une vieille maison que quelqu’un avait transformée en magasin d’antiquités et de tapis, ouvert seulement à l’automne. Et c’est tout.
    Mais même dans ce tout petit pays, il y avait assez de gens pour cancaner, encore qu’ils n’auraient pas vu les choses sous cet angle.
    Ce qu’on disait de Papa, c’est qu’il remettait toujours tout en question, expliquant par exemple que l’Église des saints des derniers jours avait tellement d’influence dans l’Utah que c’en était presque anticonstitutionnel ; que l’Église prenait bien son temps pour respecter les Noirs ; qu’il était contre la peine capitale – même sous sa forme « humaniste » ; qu’il aimerait emmener sa famille à New York ou dans le Michigan, où être mormon ne serait pas la norme et aurait une plus grande signification pour ses enfants que dans un endroit où tout le monde était SDJ. Si les gens parlaient, c’est en partie parce que le frère de Papa, Pierce, était l’évêque de notre petite branche – notre congrégation, si vous y tenez. Oncle Pierce était aussi conservateur qu’on peut l’être tout en restant suffisamment normal pour qu’on puisse lui parler. Il vivait plus près de Cedar City que nous, mais venait assister aux services du dimanche et des jours fériés. Il venait également à notre grande réunion de famille au moment de la fête des Pionniers et aussi à chaque fois que qui que ce soit avait besoin de lui. Tous les frères de Papa (à part celui qui vit en Alaska et s’est marié en dehors de l’Église, même si nous l’aimons toujours), la sœur et le frère de Maman se joignaient avec tous leurs enfants à la réunion, eux aussi… Chaque début de juillet, le premier jour de notre festival familial durait pratiquement toute la nuit. Les gens plantaient la tente et cuisinaient sur des feux de camp. On jouait de la musique et on dansait ; les adultes portaient ces robes ridicules et ces bonnets d’antan ; tout le monde invitait ses parents du Colorado, de l’Illinois et d’ailleurs. Le deuxième jour, les petits enfants défilaient pour la parade des Pionniers. Les gens nageaient, faisaient des randonnées, marchaient et grimpaient dans les alentours quatre jours durant, jusqu’à ce qu’ils soient complètement épuisés et prêts à regagner leurs banlieues – loin de ce qui était pour nous la vie normale de tous les jours. (Je ne parle pas des bonnets et des culottes de peau !)
    Bien sûr, une grande partie de notre vie tournait autour de notre Église. C’est vrai chez la plupart des mormons. Si vous participez aux cours pour jeunes filles du mercredi soir et qu’on lit ensemble les Écritures à la maison avant l’école, qu’ensuite vous passez environ quatre heures au temple chaque dimanche, il ne saurait en être autrement. Mais quand vous avez grandi comme ça, la plupart du temps cela ne vous dérange pas. Vous comprenez la raison pour laquelle l’Église a une idée sur chaque chose. Ça simplifie l’existence. Ce n’est pas comme si nous étions un troupeau de moutons, faisant exactement ce qu’ont dit le Prophète et ses apôtres – ces derniers formant plus ou moins son conseil d’administration, si on veut. On conserve toujours son libre arbitre. Mais si l’on doit y croire, autant s’y conformer.
    Des années entières se sont écoulées durant lesquelles je n’ai rien fait à part me montrer à l’église, telle une ombre ambulante. Mais j’avais la foi.
    Ce bâtiment servait de temple et de n’importe quoi d’autre, aussi.
    À le voir, on pouvait difficilement dire qu’il s’agissait d’un temple. Il était petit, recouvert d’un simple bardage blanc, avec un toit pointu qu’on devinait à peine. Mais il était très beau à l’intérieur – le sol surtout. M. Emory avait incrusté cercle sur cercle de bois différents, comme de l’érable, du noyer blanc d’Amérique et du bouleau. Maman (ma propre mère) avait réalisé une petite statue de céramique dans l’entrée, deux mains levées en corbeille autour de fleurs et d’abeilles : la ruche est en effet un symbole fort pour les mormons, qui sont de fait toujours assez occupés. Elle ne faisait qu’un mètre de large et un mètre trente de haut environ, mais elle était magnifique. Elle lui avait pris presque six mois, alors qu’elle était enceinte de Ruthie. Dans le sanctuaire, nous avions des bancs que l’on pouvait déplacer, mais les autres pièces étaient équipées de chaises pliantes qu’on pouvait disposer en demi-cercle ou fixer les unes aux autres. À l’arrière se trouvaient les bureaux et les tables sur lesquelles nous faisions nos devoirs quand il y avait quelque chose, comme l’art, que nous n’étudiions pas à la maison. La salle d’arts plastiques était cloisonnée, les étagères remplies de papier, de chevalets et de fournitures de peinture et de dessin. Il y avait même un petit four et un tour de potier qui nous avaient été offerts par la famille Sissinelli, après que ma mère en avait formulé le vœu à haute voix en leur présence, disant qu’elle sculptait parce qu’elle avait besoin de « sentir la forme de l’art ». Ça l’a gênée par la suite, qu’ils aient pu le percevoir comme une invite à lui acheter quelque chose, parce que les Sissinelli étaient riches. Mais Mme Sissinelli aimait les vases et les sculptures de ma mère. Elle a fini par en posséder six et en conservait trois dans sa maison sur les hauteurs. Elle a dit à Maman de voir dans le four une réponse à une prière, si elle ne pouvait accepter l’idée qu’il s’agissait juste d’une simple gentillesse. Ma mère s’en servait pour enseigner l’art, à nous comme à n’importe lequel des enfants qui voulait venir le mardi soir.
    Il y avait une petite école privée au sein de notre temple, avec un enseignant à temps partiel rémunéré par tous les parents du secteur. Nous avions une très petite bibliothèque, simplement constituée d’étagères qui se faisaient face sur trois côtés. Il y avait des salles pour l’école du dimanche des adultes et le catéchisme des enfants (on appelait ça la « primaire »), mais elles étaient minuscules, elles aussi. On ne dénombrait qu’environ cinquante personnes lors d’un dimanche ordinaire. Un rideau imprimé d’étoiles, cousu dans un tissu luxueux, presque un rideau de théâtre, séparait l’école et les bureaux des salles de culte. Certains enfants y organisaient des spectacles – comme La Divine Comédie. Ça ne ressemblait pas à la célèbre pièce jouée à l’université de Brigham Young. Mais certains des adolescents du lycée ou du collège local ont écrit et joué un Saturday Night Live mormon. Ils ont commencé par une prière, mais ils ont lancé après des bâtonnets fluorescents et des barres de Milky Way et de Snickers sur tout le monde, en remontant et redescendant les allées au pas de course. Le reste, c’était de la musique, du Motown jusqu’à la techno, et des parodies telles que Le Seigneur des bagues de fiançailles, singeant les mormones généralement si fières d’apporter la preuve qu’elles vont se marier. Ce n’était pas trop méchant, mais c’est devenu un peu gênant. Comme cette parodie chantée sur la façon qu’ont les Californiennes de porter leurs jeans trop serrés, de vous aguicher, puis de faire les difficiles, le style à faire un peu tiquer les parents et qui finalement m’a mise mal à l’aise, moi aussi. Ma cousine Bridget, la plus rousse de la famille, qui sait écrire et jouer, et mon amie Clare, qui chante comme un ange, y ont participé une fois ou deux.
    Quand le prophète – qu’on pourrait qualifier d’archevêque, encore que nous n’ayons pas de prêtres ordonnés comme dans les autres Églises, dans la mesure où tout homme adulte se comportant en bon mormon est plus ou moins un prêtre – faisait son homélie à la télévision depuis Salt Lake, nous nous réunissions tous dans notre chapelle. Beaucoup d’invités en ville impliquait peu de place. Il y avait nous, en comptant mon oncle Pierce, sa femme et leurs enfants ; nos voisins immédiats, les Emory ; les Tierney, les McCarty, les Woodrich, les Barken et les Lent, qui vivaient à plus d’un kilomètre de l’autre côté de la clinique mais dépendaient tout de même de notre paroisse ; les O’Fallon ; Jackie et Barney Wilder, qui n’avaient pas d’enfants, et les Breedwell. Certains membres de ces familles n’étaient pas SDJ, mais assistaient aussi, par curiosité.
    Beaucoup de plaisanteries gentilles circulaient au sujet de « frère » Trace Breedwell et « sœur » Annabella Breedwell – « frère » et « sœur » sont les appellations que les adultes utilisent entre eux, « ancien » si la personne est un membre influent de l’Église ou un missionnaire. Il est normal pour les SDJ d’avoir une famille nombreuse, mais pour les Breed-well il s’agit d’un nombre considérable, même selon nos standards ! On trouve différentes théories expliquant pourquoi les mormons ont autant d’enfants. Personnellement, je crois qu’au début, quand Joseph Smith a lancé la religion, c’était probablement parce qu’ils avaient besoin de monde, afin qu’au moins l’un d’entre nous survive aux terribles persécutions à venir. De nombreux mormons pensent encore que plus il y aura de mormons, mieux cela vaudra pour propager la bonne parole, raison d’être des missions. L’Église enseigne que nous vivons tous au ciel avant de naître, et qu’il faut que nous ayons beaucoup d’enfants pour offrir des corps terrestres à ces âmes, tout comme ont été créés les corps physiques de Dieu et de Jésus, de façon qu’elles puissent descendre sur terre pour y être mises à l’épreuve. Les êtres sont mis à l’épreuve afin de pouvoir tendre vers l’image de Dieu, et ça continue ainsi – chacun s’efforce de devenir meilleur et de faire le bien – même après, une fois mort. On peut même être baptisé mormon après sa mort, qu’on le veuille ou non. Le type qui a écrit Les Chroniques de Narnia était un fervent catholique, pourtant il a été baptisé mormon une demi-douzaine de fois.
    Contrairement à la plupart de ceux qui ont beaucoup d’enfants – pas nécessairement désirés –, nous nous en sortons assez bien dans l’ensemble, même si nous nous rebellons en grandissant.
    Je me suis rebellée.
    J’ai toujours été insoumise. Mon père dit que le premier mot que j’ai prononcé a été : « Pourquoi ? »
    Mais je l’ai été plus encore par la suite. J’avais apparemment besoin de me nourrir du côté sombre de la vie humaine. J’ai lu Dracula, Les Hauts de Hurlevent et d’autres ouvrages sinistres, plutôt glauques et qui, s’ils n’étaient pas exactement interdits, n’étaient pas recommandés. J’ai lu et adoré De sang-froid, qui n’est pas ce que ma grand-mère qualifiait d’histoire émanant de la « source de vie ». Elle émanait plutôt de la noirceur d’un cœur humain. Mais j’avais besoin d’entendre parler de ces choses. Et ma mère savait pertinemment que je les lisais.
    Les méfaits bénins perpétrés par les autres enfants étaient plus évidents.
    Par exemple, dans notre petite communauté, s’il y avait une personne à laquelle le mot « saint » ne s’appliquait vraiment pas, c’était Finn O’Fallon, dix-neuf ans et tout juste sorti du lycée, même s’il était plutôt intelligent. Même chose pour les filles Tierney, Maura et Maeve, qui avaient quelques années de plus que moi, suivaient la mode d’un peu trop près, en minijupe et nombril à l’air, alors que leurs sœurs aînées n’étaient pas comme ça. Pourtant aucun d’eux n’était si mauvais que ça, si vous voyez ce que je veux dire. Je sais que Finn, qui devait son nom à Finn McCool, ce héros irlandais comme le roi Arthur ou Paul Bunyan, buvait du café et avait fumé quelques cigarettes. Parfaitement défendu, mais pas non plus la fin du monde. Maura et Maeve avaient bu du gin-tonic en compagnie de Serena Sissinelli, mais rien qu’une fois.
    Ça n’a pas l’air bien méchant, si ? Comparé aux autres enfants? Croyez-moi, j’ai entendu des histoires sur mon équipe de basket-ball qui vous feraient dresser les cheveux sur la tête… Mais une seule boisson alcoolisée rendait les parents de Maura fous d’inquiétude.
    Ils s’en sont bien sortis pourtant, sans doute parce que les mormons passent beaucoup de temps (trop de temps, pensaisje) avec leurs enfants. Comparés à d’autres, mes parents n’étaient pas aussi obsédés par l’idée de rester chaque minute avec nous. Ils avaient un engagement d’une ou deux heures un week-end sur deux, et ma mère travaillait en plus un jour par semaine à l’extérieur. Voilà autre chose qui les distinguait. Ma mère était la seule des environs à avoir un métier en dehors de celui de mère de famille. Mais ce n’est pas comme si elle était agent de change à Salt Lake. Elle exerçait son art dans son atelier de la remise, où il n’y avait qu’un radiateur d’appoint – encore que mon père eût installé le chauffage et de nouvelles fenêtres après qu’elle avait cessé de s’y rendre, peut-être pour tenter de l’y ramener. Ça n’a pas marché, aussi m’est-il arrivé d’y aller plus tard, quand je rentrais à la maison et que j’avais besoin de m’isoler. Mais quand j’étais petite, après avoir travaillé une ou deux heures, elle passait l’essentiel de son temps avec nous, à cuisiner avec nous, se promener avec nous ou nous faire la classe, et elle avait sa « vocation », à mettre au service de la communauté, lui avait dit Oncle Pierce : enseigner l’art.
    Enfant, je trouvais tout cela un peu étouffant, et j’avais hâte d’avoir des amis qui ne seraient pas SDJ, comme les filles dont j’ai fait la connaissance quand j’ai joué dans l’équipe de bas-ket-ball du lycée, ce qu’avaient le droit de faire tous les jeunes, même s’ils suivaient leur scolarité à domicile. J’avais vraiment envie d’avoir des amis japonais, ou français, ou n’importe quoi, qu’on m’envoie dans un pays exotique avec vaccinations obligatoires ; mais il me faudrait attendre pour ça. On ne trouvait pas beaucoup de gens exotiques, à part le touriste japonais occasionnel, dans les collines aux alentours. Quand j’ai enfin eu des amis non SDJ, je les ai presque tous bien aimés. Mais j’ai toujours eu le sentiment qu’il y avait des choses que je ne pouvais pas expliquer – pas seulement celles que je ne pouvais littéralement pas expliquer car on n’a pas le droit d’en parler, comme les rituels, mais pourquoi nous sommes comme nous sommes. D’après le vieux dicton, chaque mormon est un missionnaire, mais pas moi. Je me réservais cette partie de moimême.
    Les Sissinelli étaient la seule famille autour de nous à n’être pas mormone.
    Ils avaient emménagé là parce que les collines de la chaîne de Pine Mountains sont belles à l’automne et assez douces en hiver. En quelques heures de route, on pouvait aller au Grand Canyon pour skier et randonner. Ils étaient de grands grimpeurs, avec tout le matériel, casques et tout le bazar. C’était leur résidence principale – pour nous tous, c’était un manoir – même s’ils en avaient une autre. L’été, ils vivaient à Cape Cod. Le Dr Sissinelli était anesthésiste – le genre qui gagne plein de sous et qui bien souvent finit par se suicider, d’après ce que j’ai lu quelque part. Je n’avais certainement pas envie de devenir anesthésiste. Il avait un chauffeur qui conduisait sa voiture pour lui jusqu’à Saint George quand il partait travailler, pour qu’il puisse dormir ou étudier ses dossiers sur la banquette arrière. Mme Sissinelli était comptable. Elle avait des clients, des particuliers, d’un bout à l’autre du pays, rien que sur Internet. Ils avaient une fille et un garçon, et leur fils était si beau qu’on aurait dit Johnny Depp. La fille, Serena, était jolie, elle aussi, et vraiment sympa, pas le genre bêcheuse qu’on aurait pu attendre chez quelqu’un habitant une maison de trois étages avec piscine couverte. Elle se permettait beaucoup de choses néanmoins – peut-être pas selon les critères standard, mais en tout cas selon les critères mormons. Il y a eu la soirée des gin-tonic. On se baignait tous dans la piscine des Sissinelli. Que les parents soient absents ne posait pas de problème puisque Miko, le fils, était maître nageur et sauveteur l’été. Son vrai nom était Michelangelo – il aurait tué Serena s’il avait su qu’elle me l’avait dit. On était en train de nager, et Serena a apporté les cocktails comme si c’était de la limonade, ce que nous avons tous cru avant de prendre une gorgée et de manquer vomir. Miko a fait dans le genre « je ne m’en mêle pas ». Il s’est levé et nous a interdit de plonger avant son retour. Maeve et Maura ont eu l’air de penser qu’elles avaient quelque chose à prouver en terminant leurs verres. Pour ma part, je me suis contentée de rester assise à regarder. Mais ça n’est arrivé qu’une fois, comme je l’ai déjà dit ; et ils l’ont dit à leurs parents. C’était normal de raconter pratiquement tout à ses parents, même les trucs moches. Quand Clare et moi avons bu le thé Earl Grey que nous avions chipé dans l’une des boîtes de Mme Sissinelli, nous l’avons avoué et ne nous sommes presque pas fait gronder. Mon père a dit : « Tout le monde dépasse un peu les bornes de temps en temps. » Nous avons dû présenter des excuses à Mme Sissinelli et faire une rédaction sur la dépendance à la caféine. En la rédigeant, j’ai appris que le Coca-Cola et le chocolat contenaient également de la caféine ; je suis allée trouver mon père tambour battant et j’ai exigé de savoir pour quelle raison j’avais droit au Coca et aux barres chocolatées Hershey et pas au café. Il a ri et dit que les barres Hershey n’étaient pas mentionnées dans la « Parole de Sagesse » révélée à Joseph Smith, parce qu’elles n’existaient pas au dix-neuvième siècle. Mais j’ai appris que Mme Emory avait un an de Pepsi Max en réserve, avec ses provisions annuelles de tout le reste, tels le thon en boîte et le beurre de cacahuète – réserves que nous sommes tenus de faire pour être autonomes ; à mon sens, elle avait dû développer une légère dépendance.
    Quoi qu’il en soit, nous étions plutôt heureux.
    Il y avait six ou sept filles un peu plus jeunes ou plus âgées que moi près de chez nous, sans compter les filles du basketball, qui n’étaient pas toutes mormones ; et je passais parfois le week-end chez elles. C’était sympa, aussi, qu’elles m’invitent – même si j’étais bien plus jeune. Je ne sortais pas avec des garçons, mais ça ne me dérangeait pas de les voir flirter et embrasser leurs petits amis. J’aimais bien ça, mais mon truc, c’était vraiment le basket, surtout dans la mesure où j’étais plus jeune. Je jouais meneuse dans l’équipe féminine JV des Dragons de Cedar City, alors que je n’avais que douze ans. Des articles ont même paru sur moi dans La Gazette de Cedar City, que ma mère a découpés et collés dans son album, où l’on me qualifiait de « flèche ». L’entraîneur a dit que je ferais de la compétition avant mes quatorze ans, voire même mes treize, tellement j’étais rapide ; et même si je ratais les paniers la moitié du temps quand j’étais sous pression, toute seule chez nous, près de la remise, j’étais Michael Jordan. Mais j’étais la meilleure au dribbling, un point c’est tout, meilleure que les filles de première catégorie. Je ne me vante pas. C’est la vérité, tout simplement. Je dribblais la balle si vite autour de mes pieds dans la cuisine que Ruthie tombait sur les fesses en essayant de l’attraper, puis s’écroulait de rire parce qu’elle n’y arrivait pas. Mes parents assistaient à chaque match. J’avais dans l’idée que je pourrais obtenir une bourse sportive, mais j’ai cessé de grandir quand j’ai atteint un mètre soixante-huit.
    Même si cela n’avait pas été le cas, je n’aurais plus été capable de jouer. Mais j’aime toujours jouer, comme assister aux matchs.
    Deux fois par mois, Papa me conduisait à Cedar City, où je faisais office d’« auxiliaire puéricultrice » à l’hôpital des Cèdres. Je berçais des petits bébés destinés à l’adoption ou dont les mères étaient trop éprouvées par l’accouchement pour pouvoir le faire vraiment elles-mêmes. Il fallait avoir quinze ans pour ça, mais Papa les avait convaincus que j’avais de l’expérience.
    Nous n’avions pas de télévision.
    Mes coéquipières me demandaient : « Comment faites-vous ? » Mais je m’y étais habituée.
    Nous en avions une quand j’étais petite, et mes parents me laissaient regarder des programmes de chaînes publiques (franchement rasoir), où des adultes parlaient de l’état du monde, et des documentaires animaliers moins barbants ; mais quand elles ont été assez grandes, Ruthie et Becky se sont mises à se disputer devant, et on l’a supprimée. On avait en revanche environ quarante millions de CD, et pas seulement des trucs classiques et religieux, mais aussi du rock et de la country, et mon père avait installé des enceintes qui amenaient le son jusqu’en haut. À dix ans, je cousais mes propres vêtements. Et quand j’en ai eu douze, j’étais capable de les concevoir, de les dessiner comme de les réaliser, et je me débrouillais bien. On avait un ordinateur de bureau et un portable, parce que mon père disait que les encyclopédies sont obsolètes à l’instant même où on les achète, et que nous avions besoin de documentation pour nos devoirs. Ma mère réalisait sur l’ordinateur des croquis préliminaires de maquettes de ses œuvres, et les étudiants de Papa lui envoyaient des devoirs et des questions par e-mails. Les petites avaient des jeux, comme Zoo Builder, et un programme pour leur apprendre à dactylographier. Même Becky était quasiment capable de taper sans regarder au moment où… elle est morte. Le portable était pour ainsi dire à moi, et je le monopolisais.
    Le soir, sauf si c’était la soirée familiale du lundi, au cours de laquelle nous recevions un enseignement supposé être bénéfique pour notre existence ou nous contentions d’un jeu de société, je lisais et chattais avec mes amies. J’aimais bien chatter avec elles, même si je voyais leurs lumières depuis la chambre que je partageais avec Ruthie et Becky. Ma mère m’a parlé un jour d’une ville, tout au nord, près du pôle. Avec vingt lignes de téléphone environ, mais dont l’une était sur liste rouge ! C’est comme ça que nous étions, ma meilleure amie, Clare Emory, et moi. Nous aurions pu nous contenter d’ouvrir la fenêtre et de crier. Mais ça n’aurait pas été très intime. Clare et moi avions des ordinateurs, mais notre troisième meilleure amie, Emma, n’en avait pas. Aussi Clare appelait-elle Emma pour lui raconter ce que j’avais écrit. On parlait des choses dont tout le monde parle, les vêtements et les garçons, les projets scolaires et les garçons. Clare et Emma avaient toutes les deux un faible pour Miko Sissinelli, comme moi-même quand j’ai eu l’âge de comprendre ce que ça voulait dire – mais j’étais la seule à l’admettre. Clare me parlait de son projet de devenir chanteuse. Elle l’est devenue, maintenant, à New York.
    Clare n’a jamais renoncé à sa passion. Moi, si. J’ai abandonné le basket. Je n’aimais pas qu’on me regarde, à part quand j’avais bien joué ou que j’avais réussi à intercepter le ballon. Je crois que j’ai essayé de m’accrocher, mais que j’ai définitivement perdu ma passion pour ce jeu après… eh bien, après le verdict.
    J’étais bonne en maths et en sciences à l’époque. C’est ce que je préférais, juste après le basket.
    Mon père enseignait la littérature américaine au lycée et, même si je n’y étais pas élève, il me l’enseignait, à moi aussi, une demi-heure ou une heure chaque soir. Ma mère s’occupait des autres matières pendant deux heures, et voilà tout.
    – C’est fou ce qu’on peut faire en trois heures par jour, sans tous ces escaliers à monter et à descendre, la discipline, les rassemblements d’élèves avant les matchs et le reste, a dit ma mère à Mme Breedwell.
    – Essayez donc de faire la classe à huit élèves chez vous, a répondu celle-ci. Et tous d’âges différents.
    – Je préfère ne pas y penser, sœur Anna, a fait Maman. Je deviendrais chèvre.
    Mais elle a détourné le regard, comme si quelque chose au loin avait retenu son attention. Des sculptures de ma mère sont exposées à la Tate, de même qu’un vase en verre qu’elle a soufflé, au musée d’Art moderne. Elle vendait des tonnes de poteries et de vases à des touristes et à des collectionneurs par l’intermédiaire de galeries dans l’Ouest tout entier. Papa disait qu’elle menait une brillante carrière parce qu’elle faisait un travail qu’elle aimait, même si elle ne gagnait qu’une centaine de dollars par an. Elle gagnait en réalité bien plus.
    Et elle adorait vraiment ça.
    Elle n’exerce plus aujourd’hui.
    Elle n’a jamais recommencé.
    Ses œuvres ont pris beaucoup de valeur, mais seulement sur le plan financier. Elle avait achevé des douzaines de pièces en verre et en céramique qu’elle n’a jamais exposées. Quand des gens en achètent aujourd’hui, elle reçoit de gros chèques. Mais peu lui importe.
    Elle n’a pas reçu les dons qu’elle aurait souhaités. Ce qui est le cas de tout le monde, j’imagine.
    Si je repense à elle en train de parler à Mme Breedwell en ce jour lointain, je dois admettre que, d’une certaine façon, ma mère n’était pas aussi heureuse que d’autres. Les O’Fallon avaient six enfants ; les Tierney, sept ; les McCarty, six. Clare avait quatre frères. Et, bien sûr, il y avait les Breedwell. Personne n’en avait moins de quatre. Ma mère n’a pas été comblée côté bébés. Elle tombait enceinte, mais ça ne durait jamais. Ou presque jamais. Il n’y avait que trois filles dans la famille, même si, au moment de la tragédie, Maman se réjouissait d’être enceinte de notre frère Rafe et d’avoir dépassé le stade de la fausse couche. (Nous ne savions pas alors que c’était un garçon. Et je dis « nous » parce que c’était aussi le frère de Ruthie et Becky, comme Thor, même si mes sœurs n’ont jamais pu faire la connaissance des petits.)
    Elles les auraient adorés.
    Je les adorais, même si au départ, tout comme mes parents, j’avais peur d’aimer Rafe trop fort.
    Raphael est né deux semaines jour pour jour après que ma mère m’a trouvée dans la cour en rentrant à la maison, serrant Ruthie et Becky dans mes bras, tandis que Mme Emory appelait la police.
    Il est temps maintenant de raconter, n’est-ce pas ?

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