City éditions

  • Le club de la petite librairie

    Deborah Meyler

    Parution : 5 Février 2014 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    I
    Moi, Esme Garland, je déteste le désordre. C’est regrettable, car, depuis que j’ai ouvert les yeux ce matin, j’ai comme l’impression qu’un grain de sable est venu enrayer le mécanisme de ma vie bien ordonnée. Tout en buvant mon thé, je me demande si j’ai oublié de rendre un document important, de payer mon loyer, de donner à manger au chat de Stella. J’ai beau réfléchir, je n’arrive pas à mettre le doigt sur ce qui cloche. Je me dis que, si je n’arrive pas à identifier le problème, c’est qu’il n’y en a probablement pas. Je continue à siroter mon thé et regarde Broadway par la fenêtre.
    Les immeubles bloquent si radicalement la lumière que les ombres qu’ils projettent ressemblent à de grands rectangles en papier noir découpés par un enfant. Le matin, les rues transversales sont baignées de soleil tandis que toutes les avenues côté est sont plongées dans l’ombre. J’aime cette lumière si vive, si nette. Une lumière vive pour des gens vifs.
    J’adore me réveiller à la lumière du soleil qui entre à flots dans mon appartement. Avant mon arrivée, je m’étais préparée psychologiquement à atterrir dans une chambre de bonne (ici, on dirait plutôt une chambre de bizut), un petit studio avec une minuscule fenêtre donnant sur un escalier de secours. Pourtant, quand j’ai ouvert pour la première fois la porte de cet appartement, au mois d’août, le soleil illuminait littéralement la pièce. C’est un studio ; je dispose donc d’une pièce et d’une salle de bains. Salle de bains, c’est beaucoup dire, mais ce n’est pas si mal. Je pourrais presque m’identifier à l’un de ces artistes affamés des siècles passés, condamnés à vivre dans une mansarde.
    Mon appartement se trouve juste au-dessus d’un deli ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il n’est pas vraiment au calme, donc, mais de la fenêtre j’ai une vue imprenable sur Broadway, qui décrit des méandres entre les rues disposées en damier, comme un cours d’eau. Nous sommes maintenant au mois d’octobre et je n’en reviens toujours pas.
    Irv Frank, du 14D, fait descendre un panier qui vient tout juste de passer devant ma fenêtre. La liste de courses et le billet de vingt dollars habituels sont fixés à la corde à l’aide d’une pince à linge. Je vérifie que l’un des Coréens du deli est prêt à réceptionner le panier. Il est bien là. Il sourit. Tout le monde ici, quelle que soit son origine, sait que c’est amusant de recréer la cordialité des rapports de voisinage qu’on trouve dans les villages. Tout le monde se réjouit que ça fonctionne.
    Je ne suis pas venue à New York parce que j’étouffais dans ma petite ville d’Angleterre. Je ne me suis pas imaginé que je pourrais mieux m’épanouir à New York, ni que cette ville pourrait me redonner le moral… Je n’ai jamais le moral en berne ! Je n’ai pas commis l’erreur de penser, ni nourri l’espoir, que New York pourrait être mon sanctuaire ou ma rédemption. L’Université de Columbia m’a tout simplement proposé une place en troisième cycle d’histoire de l’art, une offre accompagnée d’une bourse pour faire bonne mesure. Aucune autre université ne m’avait accordé de bourse. C’est pourquoi je suis à New York.
    Mon séjour ne s’annonçait pas vraiment sous les meilleurs auspices. Je suis arrivée, comme tout le monde, après avoir juré que je n’avais jamais été impliquée dans des activités d’espionnage, que je n’avais jamais été arrêtée pour un délit réprouvé par la morale publique et que je n’avais aucun escargot dans mes bagages. Durant mes premières minutes, pour le moins déroutantes, devant l’aéroport JFK – c’était un vendredi soir pluvieux –, j’ai regardé les taxis jaunes partir dans toutes les directions, le personnel de l’aéroport pester contre ses supérieurs irresponsables et de superbes limousines avancer lentement dans la pagaille.
    Le chaos semblait imminent. J’ai pensé, comme tant d’autres avant moi : C’est impossible, je ne vais pas y arriver. Et pourtant, comme tous ceux qui m’ont précédée ici, j’y suis arrivée. J’ai débarqué en pleine nuit dans la ville sans me faire assassiner et je me suis réveillée le lendemain matin en constatant que j’étais toujours en vie… Peu de temps après, je me promenais sur Broadway sous le soleil.
    Je n’ai pas de cours à la fac aujourd’hui. Je vais déjeuner avec Mitchell à midi, mais avant je veux aller à l’exposition Edward Hopper au Whitney Museum. Je consacre ma thèse à Wayne Thiebaud et je pense que Hopper a eu une grande influence sur lui. Thiebaud peint des gâteaux.
    Je devrais plutôt dire, maintenant que je commence à comprendre, qu’il montre avec une certaine intensité et tout en respectant une rigueur formelle dans sa composition, la nature populaire de l’Amérique.
    Il ravive la nostalgie de l’innocence édénique d’une Amérique plus jeune. En tout cas, les sucettes, les gâteaux et les distributeurs de chewing-gums sont géniaux !
    Je traverse le couloir jusqu’à l’appartement de Stella pour aller donner de l’eau fraîche et de la nourriture à Earl, le chat. Il se faufile entre mes jambes pendant que je m’affaire avec ses gamelles.
    Je suis en avance. Je peux marcher un peu sur Broadway. Sur les étals du Brunori’s Market, il y a du cresson en botte sur de la glace, des cagettes de cerises bien noires et des asperges liées avec du fil violet. Le magasin appartient à des Iraniens, qui ont pris le pouls de l’Upper West Side, et se sont inventé une histoire italienne avec les saveurs qui vont avec. J’entre. Ça sent d’abord le pain chaud aux raisins et à la cannelle. Il suffit de se déplacer de quelques centimètres à droite pour sentir le café frais. Au rayon des produits frais, c’est plutôt une odeur d’herbe, de terre, de froid. Le magasin n’est pas très grand. Mais il propose une multitude de produits entassés les uns sur les autres. J’achète six abricots, un dégradé de jaune et d’orange avec quelques touches de rouge, tout duveteux, importés d’une région du monde où c’est encore l’été.
    Je me demande si je ne vais pas faire une infidélité à mon bagel shop habituel aujourd’hui. Je testerais bien celui qui vient d’ouvrir. Il se trouve justement sur mon chemin.
    Pourtant, en voyant la foule de clients qui font la queue, je change rapidement d’avis. Le personnel n’est pas encore très expérimenté, les clients ne vont pas savoir quoi commander et je n’aime pas trop attendre. Je ne sais pas à quoi penser quand j’attends.
    Je passe devant la boutique de sous-vêtements. Ce qu’elle a l’air triste ! Je me demande comment elle parvient à survivre sur cette avenue radieuse alors qu’il y a des endroits si exquis pour s’acheter des sous-vêtements à New York. Tout le monde ne recherche pas des sous-vêtements exquis, visiblement.
    Je vais finalement dans mon bagel shop habituel. Un lieu sans fioritures où le lino se détache. À l’arrière, dans une salle sans fenêtres, les boulangers s’activent en tee-shirt et suent à grosses gouttes. Parfois, on peut même apercevoir les bagels alignés, baignant dans une lumière rouge.
    J’ignore si c’est la lueur rouge des flammes. Il y a souvent deux files d’attente et, quand on s’approche de la caisse, on peut accéder aux boîtes en plexiglas sur le comptoir et tâter les bagels pour choisir le plus chaud et le plus frais. Je demande deux bagels au sésame et un café.
    — La machine à café est cassée, dit la fille à la caisse.
    Je hoche la tête avec bienveillance et lui tends un billet de dix dollars. Alors qu’elle s’apprête à me rendre la monnaie, l’homme qui s’occupe des clients de l’autre file avance d’un pas lourd vers la machine et sert un café à un monsieur. La fille derrière la caisse et moi l’observons avant d’échanger un regard.
    — Je crois qu’elle remarche, dis-je.
    — J’ai dit : la machine à café est cassée, rétorque-t-elle.
    Nous sommes dans l’impasse. Elle parie sur le fait que je ne vais pas faire d’histoires, parce que je suis une femme, jeune et étrangère de surcroît.
    — Je peux parler au directeur ?
    — La machine est réparée, annonce-t-elle sans prendre la peine de tourner la tête pour vérifier.
    Elle va me chercher un café et, quand je lui tends l’argent, elle me sourit soudain.
    — Bonne journée, dit-elle.
    Quand je sors du magasin et que je me retrouve sur Broadway, j’ai le sentiment d’avoir été soumise à un rite de passage. Le test du bagel shop. Suis-je une vraie New-Yorkaise à présent ?
    Sur le trottoir d’en face, coincée entre un Staples et un Gap, il y a La Chouette, la librairie que j’aime fréquenter. Des numéros du National Geographic sont exposés dehors sur le trottoir ; leurs dos jaunes brillent au soleil, promettant d’autres trésors à l’intérieur de leurs pages.
    Est-ce parce qu’elle paraît si insignifiante que La Chouette parvient à subsister, vieille librairie un peu délabrée, prise entre deux mastodontes ? Staples et Gap aveuglés par leur éclat semblent à peine remarquer sa présence, tout comme les autres béhémots en quête d’endroits appropriés pour s’installer. Pourtant, elle brille elle aussi, telle une pierre précieuse noire dans une rue lumineuse. Elle pourrait facilement passer inaperçue, mais elle est profondément ancrée dans la ville et j’aime à penser qu’elle est la digne héritière d’enseignes plus anciennes et plus nobles. Une époque peut ignorer ce qu’une autre a encensé et ce qu’une autre encore vénérera de nouveau. Les musées et les bibliothèques sont là bien sûr pour préserver les trésors du passé et leur faire traverser en toute sécurité ces périodes d’abandon. Pourtant, ces musées et ces bibliothèques disposent également d’une flottille de vaisseaux a priori insignifiants qui sont tout aussi essentiels. Les bouquinistes font partie de ces remorqueurs permettant de ramener le butin à bon port. La Chouette est petite, incontestablement délabrée, mais elle poursuit un objectif des plus nobles.
    Régulièrement inondé de livres dont il ne sait que faire, George, le propriétaire gentil et laconique, les dispose parfois sur des caisses à roulettes devant la boutique où sont réunis les ouvrages à un dollar. Il arrive qu’on y trouve de véritables merveilles. Je cherche très souvent de vieux catalogues de vente aux enchères, dans l’espoir d’y dénicher un tableau que je dois étudier avant qu’il ne disparaisse derrière les portes de la demeure d’un riche collectionneur.
    C’est là que je suis tombée sur un catalogue d’exposition consacré à Robert Motherwell et à son Élégie de la République d’Espagne.
    La couverture du catalogue était d’un bleu identique à celui des paquets de Gauloises qu’il affectionnait. C’est grâce à cette fameuse couleur, bleu laiteux, que je l’ai repéré.
    D’autres clients trouvent sans doute des trésors plus précieux encore, peut-être parce qu'ils ont la patience de chercher plus longtemps. J’étais justement dans la librairie quand George a raconté à ceux qui étaient réunis autour de lui qu’il avait trouvé un Robert Frost signé – une signature en pattes de mouche à l’encre verte, tracée d’une main tremblante à cause de son grand âge, mais authentique.
    George l’a gardé quelque temps, l’instinct du collectionneur rivalisant avec celui du commerçant. Finalement, c’est la sensibilité poétique qui l’a emporté sur les deux. Il était préférable aux yeux de George de lire les poèmes de l’artiste plutôt que de se vanter d’avoir sa signature.
    — Quelque chose en moi, a-t-il dit doucement mais les yeux pétillants, n’aime pas les éditions originales signées.
    C’est le nom qui m’a plu d’abord. Ce n’est pas un nom imaginé pour attirer la clientèle, ce qui distingue immédiatement cette boutique de tout ce qui peut exister à New York. La Chouette. Il n’y a même pas d’enseigne particulière pour indiquer que c’est une librairie. Il pourrait tout aussi bien s’agir d’un bar ou d’une animalerie spécialisée dans les rapaces.
    J’aime fréquenter cet endroit. C’est mon havre de paix. Ça me repose de Columbia, où je dois constamment faire mes preuves. Je peux aller y fureter ou simplement écouter. La librairie reste ouverte parfois au-delà de minuit, et j’y vais généralement le soir quand je suis trop fatiguée pour continuer à travailler. Elle a les livres qu’on veut y trouver.
    Que serait une librairie spécialisée dans les livres d’occasion si elle ne proposait pas les œuvres des poètes et des écrivains qu’on se promet de lire un jour (Milton et Tolstoï, Flaubert, Thomas d’Aquin et Joyce), mais également toutes sortes de catalogues et de critiques bizarres ?

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  • Le petit magasin des tricoteuses

    Gil Mcneil

    Parution : 29 Mai 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015

    Un an après l'enterrement de son mari, Jo Mackenzie commence enfin à accepter le fait d'être mère célibataire. Ses deux garçons sont heureux et la petite boutique de tricot que Jo a reprise se porte bien. Partie de Londres pour prendre un nouveau départ et s'établir dans cette petite station balnéaire de son enfance, Jo mène donc une vie plutôt tranquille. Jusqu'au jour où son passé remonte à la surface et bouscule, brusquement, son existence. Et puis, il y a Martin, ce vieil ami avec qui elle a renoué et qui se montre si prévenant. Que peut faire Jo quand les choses se compliquent ? Compter sur ses amies du club des tricoteuses. Parce que, parfois, tricoter et parler sont les seules choses qui permettent de garder la tête froide... Une comédie sur le pouvoir de l'amitié et les nouvelles chances offertes par la vie.

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  • Les petites confidences du Tea-Club

    Vanessa Greene

    Parution : 20 Mars 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Voilà comment l'histoire
    a commencé (mai-juin)...
    Prologue
    Jenny
    Bordées d’un liseré doré, délicates, presque translucides, quatre tasses à thé parfaites reposent sur quatre soucoupes tout aussi parfaites, et une théière magnifiquement proportionnée trône au milieu.
    Le service à thé illumine littéralement le coffre ouvert de la Morris Minor vert bouteille, et, alors que je tends une main, un peu hésitante, pour toucher la porcelaine, je suis pratiquement certaine d’entendre un chœur gospel chanter à tue-tête. Oui. C’est ici, au milieu de l’agitation qui règne à la brocante de Charlesworth, qui tous les samedis attire les habitants de notre vieux bourg, que nous nous sommes enfin trouvés.
    — Vous cherchez quelque chose en particulier, ma chère ? demande une voix chaleureuse par-dessus mon épaule.
    Mon Dieu, ne serait-ce pas un petit pot à lait et un sucrier assortis que je vois là, enveloppés dans du papier journal jauni ? Je rabats un coin pour vérifier. Je suis subjuguée. À contrecœur, je détourne le regard, abandonne provisoirement mes tasses à thé pour me tourner, un sourire chaleureux déjà sur les lèvres, vers la voix, non pas parce que je veux tenter une offensive de charme pour lancer les négociations, mais parce que je ne peux tout simplement pas m’empêcher de sourire niaisement. Je fixe les yeux las de l’exposant, des yeux gris-bleu surmontés de sourcils broussailleux. Je suppose qu’une lueur un peu folle brille au fond des miens, couleur noisette.
    En effet, tout en regardant mon interlocuteur, j’essaie désespérément de décider d’un prix à ne pas dépasser pour ces magnifiques objets dont je suis tombée amoureuse… en dépit de toutes considérations budgétaires. Puis, avant même que nous ayons échangé quelques mots, je vois les yeux du vieil homme fixer quelque chose par-dessus mon épaule. Attendez une seconde…
    — Eh bien, je n’ai pas eu un client de la matinée, et voilà que trois jolies dames arrivent en même temps.
    Je me retourne brusquement et constate avec horreur que deux paires de mains élégantes se sont glissées jusqu’à mon service à thé. Elles touchent les précieuses tasses qui devraient m'appartenir ! Surprises, les deux femmes lèvent la tête et s’éloignent du coffre dans un même mouvement de recul sans lâcher pour autant les tasses dont elles se sont emparées.
    L’une des tasses est bien au chaud dans la main d’une rouquine élancée, vêtue d’une veste en soie crème et d’un pantalon kaki, l’autre est dans la paume d’une brunette bien roulée, vêtue d’une robe vichy. Elle a les lèvres maquillées de rouge et les cheveux coiffés en arrière avec des anglaises très années 1940.
    — Mais…, dis-je.
    J’étais là la première, ai-je envie de protester. C’est alors que je remarque l’expression de leur visage, et je ne peux me résoudre à prononcer ces paroles. Elles semblent tout aussi contrariées que moi de constater qu’elles ne sont pas les seules sur le coup.
    — Écoutez, dit la rousse en se ressaisissant et en fixant le marchand d’un regard assuré.
    À l’évidence, il a au moins quatre-vingts ans, et j’ai peur qu’il ne fasse un malaise si une dispute vient à éclater.
    — On dirait que vous allez rentrer chez vous le coffre moins plein et les poches plus remplies aujourd’hui.
    Ses yeux verts pétillent, et je me sens défaillir. Comment pourrais-je me mesurer à cette professionnelle toute de soie beige vêtue ? C’est une tigresse, une croqueuse de porcelaine. La brune rétro semble se dégonfler. Elle tripote son gros collier rouge et jette des regards éperdus autour d’elle, même si quelque chose me dit qu’elle a suffisamment de liquide sur elle pour se payer le service. Et moi dans tout ça ? Je regarde mon jean et mes Converse usées, et prends soudain conscience de mon allure de petite fille avec ma queue de cheval blonde et ma silhouette menue, sans parler de mon décolleté qui s’ouvre presque sur le néant. Je me sens dans la peau d’une fille de vingt-six ans qui va sur ses… seize ans. Jenny Davis, la dilettante ; ma bague de fiançailles Art déco est la seule preuve tangible de mon intérêt pour les brocantes…
    Elle permet au moins de montrer que ce n’est pas la première fois que je mets les pieds ici. Et ma passion alors ? Elle ne peut pas compter pour du beurre, quand même ! Pourtant, je ne peux m’empêcher de redouter que ni mon pouvoir de persuasion ni le contenu de mon portefeuille ne soient de taille à me faire décrocher ce service à thé dont je rêve. J’espère au moins que les autres ne voient pas que j’ai le cœur un peu brisé.
    — Mais, mesdames, dit la rousse, dont les mèches auburn scintillent au soleil quand elle se tourne vers nous, quelque chose me dit que chacune de nous a très envie d’emporter ce service à la maison. N’ai-je pas raison ?
    La réplique de la tigresse me prend tellement de court que je me contente d’opiner, l’air complètement hébété. Et voilà, pour combler le tout, que les larmes me montent aux yeux ! Instinctivement, je regarde de nouveau le service. Oui, les anses du sucrier ont besoin d’un bon polissage, mais c’est justement ce détail qui rend le service encore plus parfait à mes yeux.
    — En effet, on dirait que nous en sommes toutes tombées amoureuses, finis-je par dire en me tournant vers le retraité quelque peu perplexe. Pourriez-vous le mettre de côté pendant une heure ?
    Et c’est ainsi que notre été a commencé.
    1
    Maggie
    — Deux cents bouquets de bleuets – oui, deux cents, dix fleurs par bouquet.
    Maggie Hawthorne posa le combiné sur son épaule tout en inclinant légèrement la tête et en attachant ses cheveux roux avec un élastique.
    — Et il me faut aussi de l’osier, en très grande quantité… Oh ! vous connaissez un bon fournisseur ? Super ! En fait, c’est pour des arceaux de croquet géants dans lesquels on va entrelacer des marguerites, et il y aura bien sûr les maillets géants assortis. Oui, je sais, ce n’est pas un mariage ordinaire… D’accord, je suis parfaitement consciente que c’est dimanche…
    Elle expira doucement, tentant de garder son calme.
    — Je pourrais vous envoyer un e-mail pour que vous le regardiez demain ? Très bien, non, non, je comprends. Réglons tout ça par téléphone alors.
    Maggie se cala contre sa balancelle de jardin, posa son gin-tonic sur la table basse et mit son ordinateur portable sur ses genoux. Elle tapa un message destiné au fournisseur hollandais dans lequel elle reprit les points principaux évoqués lors de son entrevue avec ses nouveaux clients, Lucy et Jack. Le service à thé qu’elle avait déniché la veille à la brocante l’avait vraiment inspirée. Elle avait désormais une vision très précise de la décoration pour le mariage. Et elle était impatiente de se mettre au travail. Pourtant, même si elle avait toute la journée devant elle, sans rien à faire, elle était contrainte d’attendre le début de la semaine pour obtenir les détails dont elle avait besoin.
    Elle savait – et d’ailleurs, ses amis et sa famille le lui disaient sans cesse – qu’elle devait se réserver les week-ends pour se détendre, mais elle ne pouvait s’empêcher d’utiliser le temps dont elle disposait ces jours-là pour avancer dans son travail.
    Il y avait toujours des imprévus de dernière minute avec les mariages. Même après quinze ans d’expérience dans le commerce des fleurs, elle ne parvenait pas à éviter les instants de panique qui précédaient la cérémonie. Pourtant, comme la préparation était méticuleuse, les clients ne s’apercevaient de rien, et tout semblait se dérouler à merveille…, à leurs yeux, du moins.
    Elle posa son ordinateur sur la table basse, but une gorgée de son gin-tonic et savoura la chaleur du soleil sur son visage. Tout en s’appuyant sur le sol avec le bout de ses escarpins en daim noir, elle mit la balancelle en mouvement, puis se cala contre le dossier. Par une journée de printemps comme celle-ci, on ne pouvait guère rêver mieux que d’être assis au soleil dans le jardin. Ses amis étaient toujours surpris quand ils voyaient son jardin, dont l’aménagement était plutôt simple.
    Elle avait mis l’accent sur la couleur plutôt que sur les motifs compliqués. La pelouse était bien entretenue, et des azalées fleurissaient dans les coins. Rien à voir avec les fleurs qu’elle affectionnait pour les mariages ni avec la façon dont elle avait meublé son intérieur. Pourtant, les fleurs simples et classiques, et la symétrie dépouillée de son carré de verdure l’apaisaient. Ici, à vingt minutes en voiture de la rue principale, on n’entendait que le chant des oiseaux.
    Elle tripota le gros bracelet en or qu’elle avait mis pour l’assortir avec sa robe fuchsia. Aujourd’hui, même ici, alors que la nature déployait tous ses charmes, Maggie ne parvenait pas à trouver le repos et la tranquillité. Qu’avaient-ils de si extraordinaires, ces week-ends ? Parfois, elle ressentait un besoin urgent de se détendre, d’être vraiment elle-même. Mais pourquoi était-il si important de se détendre ?
    Son rendez-vous de vendredi l’avait un peu déstabilisée, et, même deux jours plus tard, son jardin ne parvenait pas à la calmer comme à l’accoutumée. Elle était habituée à travailler sur de grands événements – elle s’occupait des fleurs dans les mariages depuis des années –, pourtant, même pour elle, le mariage de Darlington Hall était vraiment exceptionnel.
    Lorsqu’elle avait franchi pour la première fois le portail de la propriété dans sa Coccinelle décapotable, la vue du manoir lui avait coupé le souffle. Il était encore plus impressionnant que sur les photos. La demeure en elle-même était de style géorgien, avec des colonnes qui encadraient la porte et des écuries aménagées dans un bâtiment sur le côté. Le domaine semblait s’étendre sur des kilomètres et des kilomètres.
    Or, c’était la future mariée et non l’endroit qui l’avait désarçonnée. Lucy Mackintosh avait choisi pour thème Alice au pays des merveilles. Oui, c’est ainsi qu’elle se représentait son mariage avec une partie de croquet sur la pelouse, la reconstitution de la scène du thé dans laquelle apparaît le chapelier avec des champignons vénéneux en toile de fond. Apparemment, l’argent était un détail purement secondaire : Lucy était la fille unique d’un millionnaire autodidacte, et Maggie savait que le père de Lucy était tout autant désireux d’impressionner ses amis, que la future mariée l’était de vendre très cher les droits de publication des photos d'un tel événement.
    Pendant que Lucy faisait visiter la propriété de son père à Maggie, le futur marié, Jack, les avait suivies, marchant dans l’ombre de sa promise. Vêtu d’un jean trop ample et chaussé de baskets éraflées, il ne semblait vraiment pas dans son élément. Mais, en regardant ses traits finement ciselés, en sentant la chaleur qui se dégageait de sa personne, Maggie n’avait eu aucun mal à comprendre pourquoi Lucy s’était entichée de lui. Maggie avait certes dix ans de plus que lui, mais le charme indéniable du jeune homme ne lui avait pas échappé.
    — Où commandez-vous les fleurs pour de telles occasions ? avait demandé Jack en regardant Maggie avant de recommencer à fixer ses chaussures.
    Il semblait sincèrement curieux.
    — D’un peu partout à vrai dire, Jack, avait répondu Maggie. La Hollande est un fournisseur important, et nous commandons nos roses en Amérique du Sud… Mais je m’adapte aux besoins et aux désirs de chaque couple. Comme la réception qui aura lieu pour votre mariage est la plus importante dont j’ai eu à m’occuper jusqu’à présent, il est probable que je commande des fleurs dans le monde entier. Vous aviez une idée en particulier ?
    — Euh non, non, avait-il marmonné. Je laisse Luce s’en occuper. Elle est très douée pour ce genre de choses…, contrairement à moi… Je me demandais juste comment vous vous organisiez.
    Maggie s’était demandé si derrière ce jeune homme timide et sous son immense frange brune qui touchait presque ses cils se cachait un entrepreneur en herbe. Elle s’apprêtait à répondre, mais Lucy l’avait interrompue.

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  • Sous le soleil de Bollywood

    Rajashree

    Parution : 29 Août 2012 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    1
    Bombay.
    Mes cinq sens furent comme pris d’assaut dès mon retour en ville. Poum. Poum. Poum. Les coolies commencèrent à sauter dans le train avant même qu’il ne se soit arrêté. Ils parvinrent à se faufiler à travers les passagers qui encombraient la porte en attendant de pouvoir descendre.
    Je lançai un regard furieux au coolie qui venait de frôler ma poitrine au passage, mais il ne prit même pas le temps de lever les yeux. Je pestai contre moi-même. Pourquoi ne pas être restée tranquillement assise jusqu’à ce que tout le monde soit descendu ? Victoria Terminus était le dernier arrêt, le train ne risquait pas d’aller plus loin. Mais non, il avait fallu que j’aille m’entasser dans le passage, au milieu des voyageurs qui se pressaient les uns contre les autres comme dans un train de banlieue.
    Je me retournai dans l’espoir d’échapper à la forte odeur d’huile au jasmin qu’exhalaient les cheveux de la femme devant moi. De fait, j’avais déjà commencé à ressentir des maux de tête à cause de la pollution, alors que notre train traversait Dombivali.
    — Arrêtez de pousser, dis-je d’un ton sec à l’homme derrière moi qui me donnait des coups de valise dans les jambes.
    — Vous n’avez qu’à bouger de là, hein !
    Les gens se dépêchaient, mais à la façon typique des habitants de Bombay, ils n’arrivaient nulle part. Les routes étaient inondées et un bus avait calé devant la gare, bloquant toute la circulation. On était en mars, il n’était pas censé pleuvoir, ni faire une telle chaleur si tôt dans l’année. Seulement c’était le cas.
    Je jetai de nouveau un œil à ma montre. Une heure et demie s’était écoulée depuis mon arrivée à Victoria Terminus. Par la suite, j’avais passé une heure dans le train de banlieue de Victoria Terminus à Andheri, écrasée par la cohue de fin de journée. Et j’attendais maintenant le bus depuis trente minutes.
    Mais je pouvais au moins m’estimer heureuse d’être protégée de l’averse par l’abribus, contrairement aux hommes chargés de pousser l’autocar sous la pluie, de l’eau jusqu’aux genoux. La tâche semblait impossible à accomplir, mais ils réussirent à le déplacer suffisamment pour laisser passer les véhicules à deux et trois roues. Je décidai alors de m’offrir le luxe exceptionnel d’un trajet en auto-rickshaw. Le salwar remonté au-dessus des genoux, je soulevai mes valises et sortis sous la pluie.
    Je ne m’étais pas aperçue que la file d’attente était si longue. Dix-sept personnes faisaient la queue et pas un seul auto-rickshaw n’était disponible. Comme il n’y avait même pas d’abri à cet endroit, je patientai en dansant d’un pied sur l’autre sous la pluie battante. J’avais une terrible envie d’aller aux toilettes. Il y avait bien un MacDonald’s juste en face, mais je ne voulais surtout pas perdre ma place dans la file d’attente, même si j’avais en plus l’estomac dans les talons. Mon seul désir était de rentrer à l’appartement. À l’appartement, surtout pas « chez moi ». Je ne pouvais pas appeler ça « chez moi », parce qu’en réalité, je n’avais pas vraiment de... Oh, la ferme, Paro ! Avec une profonde frustration, je regardai le bus tant attendu passer tranquillement devant moi, projetant de la boue sur la file d’idiots qui patientait sous la pluie. Et manifestement, c’était bien moi la plus idiote de tous.
    Les mégots tachés de rouge à lèvres laissés un peu partout par ma colocataire m’insupportaient presque autant que l’odeur de cigarette froide qui flottait dans l’air. Était-elle donc allergique à l’oxygène ?
    J’ouvris brutalement les fenêtres. Mais Shweta ne semblait pas faire la différence entre le claquement d’un battant et la musique de Metallica. Rien ne m’était plus insoutenable au monde que le heavy metal. J’avais cependant renoncé à lui demander de baisser le volume. Ses principes étaient clairs : puisqu’elle payait aussi ses deux mille roupies par mois, elle était en droit d’écouter de la musique quand ça lui chantait.
    En outre, elle ne se lassait jamais de me rappeler qu’elle habitait là bien avant que je fasse partie du paysage.
    Voilà donc où j’en étais, réduite à payer un loyer de deux mille roupies par mois pour une petite chambre miteuse, équipée d’un lit à deux places, de cinq grands placards et d’une Shweta.
    — Et de quatre miroirs. Une chambre très agréable, avait affirmé l’agent immobilier avec un large sourire, lors de notre première visite.
    Je lui avais répondu avec hésitation que je n’avais pas besoin de quatre miroirs, ni même de cinq placards, mais il s’avéra que la propriétaire s’en servait pour entreposer ses propres affaires. Shweta et moi devions ranger nos vêtements sur une étagère en bois qui masquait la moitié de la fenêtre. Nous étions cependant loin de regretter la vue : la baie vitrée donnait sur un égout à ciel ouvert qui s’écoulait deux étages plus bas. Le plus gênant dans cette chambre, c’était surtout que nous devions partager le même lit. Mais que pouvais-je y faire ? Il m’avait été impossible de dénicher une autre location lors de mon arrivée à Bombay neuf mois plus tôt.
    Enfin, nous avions au moins droit à notre propre salle de bains. Une fois sous la douche, un soulagement béat m’envahit au contact de l’eau froide sur ma peau. J’aurais pu rester là toute ma vie, enveloppée dans ce cocon translucide qui m’aliénait de tout, y compris du martèlement de la musique... Mais était-ce Metallica ou bien quelqu’un qui frappait... ? Je fermai le robinet et jetai un coup d’œil par la porte.
    — Ton patron au téléphone, cria Shweta par-dessus le vacarme.
    Je me séchai rapidement et dus renfiler mon ensemble souillé et humide. Le téléphone se trouvait dans le salon et la propriétaire avait décrété que les chemises de nuit n’étaient pas admises hors de notre chambre.
    — Il a appelé plusieurs fois quand tu étais chez ta mère, j’ai oublié de te le dire, ajouta Shweta.
    — Merci beaucoup, ironisai-je à voix basse.
    — Bonjour monsieur, je suis désolée de vous avoir fait attendre, monsieur, je viens de rentrer...
    — Paro ! Comment vas-tu ? retentit sa voix chaleureuse.
    — Bien, je vais bien, répondis-je en ajustant la dupatta sur mes épaules.
    Le propriétaire me regardait fixement derrière son journal. Peut-être sa femme avait-elle vu juste en interdisant les chemises de nuit en dehors de notre chambre.
    — Que s’est-il passé ? demanda monsieur Bose. Raghu m’a dit que tu semblais complètement dépassée sur le plateau et que tu étais partie au beau milieu du tournage pour la crème Silkina, après avoir fondu en larmes. Que t’arrive-t-il ?
    — Je... euh... j’ai juste quelques problèmes personnels, monsieur.
    — De quoi s’agit-il ? Est-ce que je peux faire quelque chose ?
    — Non... je ne sais pas...
    Ce soutien inattendu m’émut aux larmes.
    — J’ai une idée, pourquoi ne pas me rejoindre ce soir pour le dîner ? Il y a cet endroit près de chez toi... Si ton numéro de téléphone commence par 2624, c’est que tu habites à Andheri, n’est-ce pas ? Ils y servent d’excellents plats mexicains. Rien de tel qu’un repas savoureux pour voir les choses du bon côté.
    Il suffisait de regarder monsieur Bose pour constater qu’il appliquait à la lettre ses propres conseils : son physique était celui d’un bon mangeur. Mais si la nourriture lui procurait de généreuses calories, il en tirait également une sensation de bien-être manifeste. Le visage radieux, il empilait les enchiladas sur mon assiette et m’intimait d’oublier mon régime, affirmant que dans la réalité, les Indiens préféraient les femmes rondes. Selon lui, la taille mannequin n’avait d’intérêt que sur un écran. Et il connaissait bien le sujet, comptant parmi les réalisateurs de publicité les mieux payés de tout le pays.
    J’étais vraiment touchée par son inquiétude, en fait. Après tout, je n’étais que l’assistante du directeur artistique de sa société. Au bureau, tout le monde se félicitait d’appartenir à « une seule et même grande famille » et nous l’appelions le père Noël à son insu, à cause de son apparence. Mais pour la première fois, je constatai combien il tenait à nous. Assis face à moi, monsieur Bose ne mangeait rien et dégustait tranquillement sa boisson, tout en surveillant mon assiette pour me resservir chaque fois qu’elle était vide.
    J’en étais à ma troisième enchilada, lorsque j’éclatai soudain en sanglots. Sans savoir comment me sortir d’une telle situation, je continuai à mâcher à travers mes larmes, terriblement embarrassée.
    Monsieur Bose vint s’asseoir près de moi et m’entoura de son bras dans un geste de réconfort. Aucun autre client ne pouvait nous voir, car notre table était située dans un angle. Mais le serveur en livrée blanche s’éloigna discrètement, et je me demandai ce qu’il pouvait bien s’imaginer. Vu l’accueil que lui avait réservé l’hôtesse, monsieur Bose devait être un habitué de ce restaurant de luxe.
    — Je suis désolée, dis-je en essuyant mes larmes avec les manches de ma kurta.
    Comme d’habitude, je n’avais aucun mouchoir sur moi. C’est alors seulement que je pensai à la grande dupatta blanche et épaisse autour de mon cou. Quelle idiote.
    — Aucun problème. Ça fait parfois du bien de pleurer, de laisser s’exprimer ses émotions.
    Après un moment, il reprit :
    — C’est à cause de Karan, n’est-ce pas ? Vous avez eu une petite querelle d’amoureux ?
    Je secouai la tête et baissai tristement les yeux vers mon assiette. Ainsi donc il était au courant, lui aussi. Mais bien sûr qu’il l’était. J’avais rencontré Karan alors qu’il tournait une publicité pour monsieur Bose. Notre aventure n’avait été un secret pour personne. Comment pouvais-je croire que personne n’apprendrait notre rupture ?
    — Tu prends ce problème très au sérieux maintenant, mais d’ici deux ou trois semaines, quand vous vous serez embrassés et réconciliés, vous oublierez la raison même de votre dispute, m’assura-t-il en avalant une gorgée de sa vodka-orange.
    Je restai silencieuse, et les mains sur le visage, me pressai doucement les yeux. Même si Karan et moi parvenions à nous réconcilier un jour, je ne pourrais jamais oublier l’avortement, bien que parfois, celui-ci me parût complètement irréel. Je n’avais même pas réussi à croire que j’étais vraiment enceinte, après avoir reçu les résultats du laboratoire...
    Je m’essuyai le visage à l’aide de ma dupatta et parvins à lever les yeux vers monsieur Bose. J’essayai de penser à un problème lié au travail dont nous pourrions discuter tous les deux. Rien ne me vint à l’esprit, alors je me redressai sur ma chaise et tentai de faire bonne contenance. Mais il me regardait avec tant de compassion que je dus me mordre les joues pour ne pas de nouveau éclater en sanglots.
    — Ça va, ma belle.
    Il me caressa le bras dans un geste de réconfort.
    — Ça ne sert à rien de refouler ses émotions.
    — Je suis désolée...
    Je pleurais encore.
    — C’est tellement stupide... Je suis complètement perdue, je ne sais pas...
    — Ne t’inquiète pas, tout va bientôt s’arranger. Les querelles, ça arrive...
    — Ce n’est... ce n’est pas une querelle. Nous n’avons pas rompu à la suite d’une dispute. Karan m’a appelée une semaine après l’av... Il m’a appelée un jour pour m’apprendre de but en blanc qu’il voulait me quitter.
    — Oh, les amoureux passent leur temps à se dire ce genre de choses. Ça ne signifie presque rien. Tiens, aujourd’hui encore, quand on se dispute, ma femme déclare que notre mariage est terminé et part comme une furie chez sa mère. Alors je savoure le calme de la maison pendant deux ou trois jours, et puis je vais la flatter et l’amadouer pour qu’elle revienne. Il faut bien un peu de piment dans une histoire d’amour, n’est-ce pas ?
    — Non, non, il ne s’agit pas de cela. C’est bel et bien terminé entre nous. Je n’ai pas voulu le croire non plus lorsque Karan me l’a annoncé. Je n’ai pas cessé de... l’appeler. J’ai même fini par aller chez lui...
    Je me mordis les lèvres à l’évocation de ce terrible après-midi. Karan faisait les cent pas autour de la pièce, gesticulait, crachait des mots qui n’avaient presque aucun sens, tandis que je restais assise sur le canapé, trop désorientée pour me disputer avec lui.
    — Il n’avait qu’une attirance physique pour moi, poursuivis-je sourdement, en m’essuyant le visage. Il l’a dit lui-même. De façon tout à fait claire et directe. C’est moi l’idiote, je l’aime... je l’ai aimé sans aucune mesure, je n’ai jamais pensé... je continuais à espérer... même après avoir entendu dix fois que c’était terminé... qu’il se rendrait compte qu’il m’aimait vraiment, qu’il m’appellerait pour me dire : « Paro, j’ai fait une terrible erreur, s’il te plaît, pardonne-moi et marions-nous... »
    Je me tus avec le sentiment d’avoir parlé comme une gamine idiote. Mais quand je levai les yeux vers monsieur Bose, il ne se moquait pas de moi. Même s’il ignorait tout de l’avortement, il semblait comprendre ce que je traversais.

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  • Le bonheur, après tout...

    Deborah Mckinlay

    Parution : 5 Mars 2014 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Cher monsieur Cooper,
    Je pourrais sans doute vous contacter de manière plus directe par e-mail, mais, en me donnant la peine d’écrire à la main, je suis incitée à choisir mes mots avec soin et en étant parfaitement consciente de m’adresser à un auteur.
    Je voulais vous dire que j’avais beaucoup apprécié votre livre, Lettres mortes. La scène où Harry Gordon mange la pêche (penché en avant, un bras retenant sa cravate de soie verte, tandis que le jus du fruit baptisait son autre poignet de chemise) a offert un bref parfum estival à une journée anglaise bien pluvieuse. Et cela m’a rappelé dans la foulée le plaisir quasi décadent qui accompagne la dégustation d’un fruit bien mûr…, plaisir malheureusement si rare.
    Cordialement,
    Eve Petworth
    Chère madame Petworth,
    Votre gentillesse me va droit au cœur. C’est toujours une joie de découvrir ce que pense une lectrice et encore plus agréable de recevoir une lettre. (Un plaisir malheureusement si rare.)
    Je suis d’accord avec vous au sujet des fruits. La plupart du temps, on ne trouve que ces trucs d’aspect artificiel. J’ai lu un jour que les fruits pas mûrs étaient uniquement bons pour ce que vous autres, Britanniques, appelez jam[1]. Je ne suis pas versé dans les confitures, mais votre lettre m’a fait réfléchir à la valeur de l’effort dans tout ce qu’on entreprend ; alors, peut-être vais-je tenter ma chance.
    Bien à vous,
    Jackson Cooper
    Chapitre 1
    — Hellooo !
    Jack connaissait ce « Hellooo ! » qui l’aurait profondément agacé dans toute autre circonstance, mais, à 5 heures de l’après-midi, lorsque vous avez occupé le plus clair de votre journée à méditer sur la récente débâcle de votre deuxième mariage, toute forme de distraction se révèle la bienvenue. C’était Lisa Milford. Elle habitait en face de chez Jack, dans Sea Lane.
    — Jackson, je viens d’apprendre pour Marnie et toi, dit-elle.
    Comme maintes fois auparavant, elle était entrée par la porte de la cuisine. Véritable moulin à paroles, Lisa avait autrefois trouvé son auditoire en la personne de Marnie.
    — Je suis vraiment désolée, ajouta-t-elle.
    À en croire sa robe courte, Lisa sortait d’une partie de tennis. C’était une petite brune menue et pimpante, et sa tenue lui aurait donné des allures de poupée si ses avant-bras nus n’avaient pas été couverts de délicates taches de rousseur.
    Trop heureux de ne plus devoir supporter sa propre compagnie, Jack sourit et l’accueillit encore plus chaleureusement qu’à son habitude.
    Jusqu’alors, Lisa Milford ne constituait qu’un élément mineur dans son existence, ses bavardages évoquant le léger bourdonnement d’un appareil lointain… qu’on pouvait facilement ignorer.
    Mais ce soir, ils restèrent un moment debout dans la cuisine, puis s’installèrent sur les chaises en bois, à l’écart de la table, l’un en face de l’autre, et bavardèrent tranquillement, comme deux parents d’élèves à la sortie de l’école, deux camarades solidement liés par la même expérience.
    Le mari de Lisa l’avait quittée, l’été dernier, après une interminable liaison. Jack se dit que le moins qu’il pût faire, c’était d’offrir un verre à cette femme.
    Puis un deuxième.
    Et, même en compagnie d’une pipelette, le cerveau de Jack sembla se mettre en veille, tandis que dame Nature entamait le chant des sirènes en s’adressant à d’autres parties de son anatomie.
    Lisa, qui souffrait de solitude, mais n’en demeurait pas moins consciente du magnétisme que Jack Cooper exerçait sur elle depuis près de trois ans, se pâma aussitôt en réponse au premier et léger signal d’une main s’attardant sur sa taille.
    Tant et si bien que Jack n’eut plus qu’à se laisser faire dans l’étreinte qui suivit le moment où elle l’effleura par mégarde tandis qu’il versait leur troisième verre de vin. Ensuite, dans la pièce que l’agent immobilier avait qualifiée de « véranda » et que personne n’avait plus nommée depuis lors, quand Jack l’entraîna habilement avec lui sur la banquette-lit recouverte de coutil bleu et blanc, où Marnie aimait s’allonger pour admirer les couchers de soleil, ce ne fut pas sans une certaine fièvre que Lisa posa ses deux mains impeccablement manucurées sur le torse de Jack.
    Même s’il ne devait sa fougue qu’à son pur instinct, Jack aurait néanmoins poursuivi…, sauf qu’en se détournant pour ôter le dernier obstacle de tissu léger avant de se donner à lui sans restriction, Lisa émit un petit rire de gamine qui rompit le charme. Et les sens de Jack se mobilisèrent. Ou plutôt se démobilisèrent. Dame Nature, qui avait auparavant pris le contrôle de son physique et de son mental, l’abandonna de manière aussi soudaine que radicale.
    Sur le coup, Lisa n’y vit que du feu. Elle se retourna vers lui et l’étreignit avec un regain d’énergie et de détermination. Mais ses halètements ralentirent peu à peu et finirent par s’estomper.
    — Jaaack ?
    Elle s’écarta et le dévisagea.
    Jack croisa son regard et vit une femme banale, presque trop humaine. Il se détacha en soulevant les cuisses de Lisa de son bas-ventre et se redressa.
    — Désolé, ma belle…
    Il ramena ses cheveux en arrière et se leva en l’obligeant à se déplacer.
    Lisa, debout et toute nue, tressaillit légèrement et murmura :
    — Ne t’inquiète pas, Jack. Moi, je ne suis pas lesbienne.
    Il la regarda fixement.
    — Et Marnie l’a sans doute toujours été, s’empressa-t-elle d’ajouter d’un ton qui se voulait compréhensif. Tu ne transformes pas les gens en homos. Ils le sont, c’est tout.
    Interloqué, Jack reboutonna son pantalon et alla récupérer la robe de tennis.
    — Merci, dit Lisa quand il la lui tendit.
    Mais, plutôt que de la remettre, elle la tint en boule contre sa poitrine.
    — Peut-être qu’on devrait simplement aller chez moi, suggéra-t-elle, histoire de se détendre, boire un verre dans le jacuzzi ou un truc comme ça.
    Elle se pencha vers lui et approcha une main tendre et engageante de sa joue.
    Jack l’éloigna en lui attrapant le poignet comme s’il extirpait un ver de terre de sa salade.
    — Ce soir, je déclare forfait, dit-il.
    Puis, soulagé de voir que Lisa se décidait enfin à se rhabiller, il sourit pour adoucir la réplique. Elle semblait toute petite et vulnérable en se baissant pour récupérer ses dessous.
    — Désolé… On se verra plus tard dans la semaine. Je t’appellerai.
    — Promis ?
    — Promis.
    Elle rajustait encore la robe de tennis sur ses hanches quand il ouvrit la porte.
    Plus tard, et bien plus ivre, Jack sortit une carte postale du tiroir du haut de son grand bureau en chêne. Au recto figurait un paysage marin, véritable festival de nuances turquoise. Mais son œil s’attarda sur un bateau rouge, à peine esquissé, dans le coin supérieur droit. C’était un tableau séduisant, la reproduction d’une huile réalisée par une autre voisine à lui, Julie Hepplewhite. Elle possédait un atelier devenu galerie dans Melon Walk. Le genre d’endroit – Jack l’avait remarqué – dont les Hamptons, et notamment Grove Shore, semblaient regorger depuis quelque temps : trop pittoresque pour être vrai et un soupçon artificiel, encore que l’établissement de Julie, The Gallery on Melon, se détachait du lot, songea-t-il. Au moins, elle savait tenir un pinceau.
    Mais en contemplant son œuvre sous la lampe de bureau qu’il venait d’allumer, il ne retrouvait rien de Julie elle-même ou de son côté plus tendre. Contrairement au cafouillage de ce soir, cela avait été une conquête banale, à l’issue d’une soirée qui, de fil en aiguille, s’était tout naturellement terminée chez lui. D’une simplicité biblique, en somme.
    L’un et l’autre avaient quasiment oublié l’incident. Si d’aventure Jack flânait un samedi à la galerie, parmi la foule de touristes, pour jeter un regard évasif sur les tableaux exposés et choisir quelques cartes postales, Julie le gratifiait d’un sourire et d’un « Salut, Jack ! » en encaissant. Et il répondait : « Salut, Julie ! » Banal.
    Jack retourna la carte, puis s’empara d’un stylo noir dans une boîte de café recyclée en pot à crayons qui, comme toujours, en contenait une bonne dizaine, et il écrivit :
    Ma chère Eve Petworth,
    Êtes-vous cuisinière ?
    Jack Cooper
    * * *
    En plein cœur de la campagne anglaise, dans une maison incarnant à elle seule la quintessence du style british, Eve Petworth déplaça de quelques centimètres sur la gauche une photo encadrée, afin de poser, sur un piano rarement utilisé, un vase-bouteille en cristal. L’air absent, elle respira brièvement les fleurs jaunes qu’il contenait. Un geste machinal. Elle était préoccupée et ne prêta guère attention au parfum. Quoi qu’il en soit, l’arôme de ces roses (« Golden Celebration », vous aurait précisé Eve) lui était aussi familier que celui de la cire d’abeille, des feuilles de laurier ou du zeste de citron. Elle se tourna alors et observa Izzy.
    Izzy, qui avait suivi sa mère, traversa la pièce d’un pas décidé. Elle souleva vivement le loquet d’une fenêtre et poussa la vitre comme pour s’envoler au travers.
    L’espace d’un instant, les rôles s’inversèrent, tandis qu’Izzy devenait la mère, et Eve, l’enfant, attendant qu’Izzy annonce la couleur. Elle n’eut pas à patienter longtemps.
    — On va prendre un Campari, annonça Izzy.
    Dans le contre-jour, le soleil soulignait sa blondeur.
    Sa blondeur indomptable, songea Eve, si spectaculaire, comparée à son propre brun-roux fané.
    — D’accord, répondit-elle.
    Eve détestait le Campari.
    Plus tard, elles mangèrent un ragoût de faisan. Dans la matinée, Eve l’avait sorti du congélateur, puis de sa boîte en plastique, avant de le réchauffer sans plus de cérémonie, ignorant l’étiquette rédigée de sa propre main qui signalait : Sauce à retravailler. Effectivement, pensa-t-elle après une première bouchée. Eve prit une cuillérée de sel dans la salière en argent posée devant elle et en saupoudra son assiette, mais cela n’améliora guère le plat.
    Izzy, pour sa part, ne fit aucun commentaire sur la sauce et hasarda, presque inconsciemment, un léger reproche en disant que le ragoût de faisan était peut-être un peu hivernal pour un déjeuner de juin. Elle avait raison sur ce point, bien sûr.
    Mais Eve avait découvert que la volonté de cuisiner, même pour cette occasion particulière, l’avait abandonnée. Elles célébraient l’anniversaire de la mort de la mère d’Eve, la grand-mère d’Izzy. Virginia Lowell s’était éteinte par un après-midi frais et ensoleillé comme celui-ci, douze mois auparavant, jour pour jour. Izzy avait donc eu l’idée de marquer cette journée.
    — Je vais venir, maman ! hurlait-elle presque dans le combiné en l’appelant de Londres, une semaine plus tôt.
    Eve entendait la circulation en fond sonore et imaginait Izzy, vêtue d’une tenue à la fois pro et tendance, galopant d’un rendez-vous important à l’autre, tel un pur-sang affairé.
    — On devrait au moins se faire un déjeuner sympa, toutes les deux. On ne peut pas se comporter comme si c’était un jour comme les autres.
    Eve avait perçu des reproches dans ces propos et acquiescé, comme elle le faisait toujours avec Izzy, qui avait rapidement raccroché en coupant court à toute discussion. L’affaire était conclue.
    Izzy se tourna vers l’extrémité de la table. Elle avait descendu de son ancienne chambre (qu’elle utilisait toujours lorsqu’elle était de passage) un petit portrait de sa grand-mère pour le poser contre la chaise, si bien que le fantôme de la défunte trônait comme sur un autel et veillait sur elles pendant le repas. Izzy leva son verre en direction du visage enjoué et dit :
    — Tchin-tchin, ma chérie !
    Puis, son stoïcisme inébranlable reprit le dessus et elle ravala une larme qui menaçait de couler.


    [1]. Pour désigner la confiture, les Américains utilisent plutôt le mot jelly. (Toutes les notes sont du traducteur.)



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  • Il était une fois une liste

    Robin Gold

    Parution : 3 Octobre 2012 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Prologue
    Un grand sourire aux lèvres, Clara regarda le cadeau bien emballé dans sa main.
    — Un cadeau ? demanda-t-elle à son fiancé. Pour moi ? Pourquoi ?
    Ce n’était ni son anniversaire ni Noël. Ce n’était même pas le jour du Drapeau.
    — Pourquoi cette question ?
    Encore en manteau d’hiver, Sebastian, qui venait d’entrer après une longue journée de travail, se pencha vers elle pour lui donner un baiser qu’elle accepta avec ferveur.
    — Pourquoi ce cadeau ?
    Clara reconnut le ruban argenté, la signature des emballages de chez Ivy, sa boutique préférée de Boston.
    Une étincelle coquine dans les yeux, Sebastian haussa les épaules.
    — Parce que.
    En hochant la tête, Clara émit un petit rire.
    — Parce que ! J’aurais dû m’en douter.
    « Parce que » était son explication favorite. Sebastian n’avait pas besoin de jour de fête ni de grande occasion pour lui montrer à quel point il l’aimait, à quel point il tenait à elle. Avec lui, c’était toujours une grande occasion. Et une journée imprévisible, si bien que Clara ne risquait pas de tomber dans la routine.
    Oubliées, les sorties du samedi soir, il la surprenait en lui offrant une soirée romantique un mardi ou un jour au hasard. Il n’attendait pas la Saint-Valentin pour lui envoyer une lettre d’amour, ni la fête des Mères pour apporter un somptueux bouquet de fleurs ; d’ailleurs, elle n’était pas encore mère (même s’ils avaient décidé d’appeler leur première fille Edith, leur premier fils Julian, et leur premier chien, quand ils auraient enfin le temps de s’occuper d’un chien, Milk Dud). Ce tempérament si attentionné était l’une des innombrables raisons pour lesquelles elle était tombée folle amoureuse de lui, il y avait plus de dix ans.
    Toujours devant la porte de leur maison de « primo accédant », où Clara était venue le rejoindre en courant dès qu’elle l’avait entendu se garer dans l’allée, Sebastian huma l’air ostensiblement.
    — Est-ce une odeur de brownie que je sens ?
    — Évidemment ! dit Clara en souriant, sachant à quel point il aimait ses pâtisseries.
    Depuis l’enfance, elle avait toujours aimé faire des gâteaux. Mais lorsqu’elle cuisinait pour Sebastian qui avait un bec sucré aussi long que la péninsule de Floride, elle avait l’impression de pouvoir couvrir de honte Betty Crocker et ses célèbres biscuits.
    Il huma le puissant arôme de chocolat et déposa un autre baiser sur les lèvres de Clara, plus long et plus enflammé que le précédent.
    — Je savais bien que j’avais une bonne raison de vouloir t’épouser.
    Elle rit.
    — Oui, parce que tu m’aimes au-delà des mots et que je suis la femme de ta vie ?
    — Euh, il y a de cela.
    Clara pencha la tête sur le côté et plissa les yeux.
    — Ai-je besoin de te rappeler qu’il me reste huit semaines, trois jours (elle regarda sa montre) et une heure pour changer d’avis avant de dire oui ?
    Tel un enfant qui compte les jours le séparant de Noël, Clara attendait avec impatience l’instant où elle deviendrait officiellement Mme Sebastian McKinley, à la fin mars.
    Si elle avait été à peine plus enthousiaste, il lui aurait sans doute fallu des tranquillisants pour chevaux pour s’endormir le soir.
    — Je peux ouvrir mon cadeau ? demanda-t-elle en le secouant bizarrement.
    — Je t’en prie.
    Clara ouvrit la boîte et découvrit un pyjama de flanelle rouge vif, orné de petites étoiles blanches fantaisistes. Quelques semaines plus tôt, lors d’une promenade au crépuscule à Bean Town, avec Sebastian, ce pyjama en vitrine avait attiré son attention. En passant, elle avait signalé qu’il lui plaisait, sans en faire plus de cas, et l’avait oublié aussitôt.
    Mais pas Sebastian. En secret, il était retourné dans le magasin le lendemain entre deux rendez-vous avec ses patients. Le podologue toujours très occupé savait que cela lui ferait plaisir. Et faire plaisir à Clara le comblait de bonheur. Parce que…
    — Mon chéri, dit-elle, bouche bée. C’est le pyjama de chez Ivy ! Je suis sidérée que tu t’en sois souvenu !
    — Voyons, tu sais bien que je me souviens toujours de tout ce que tu dis, répondit timidement Sebastian.
    C’était la pure vérité. Lorsque Clara parlait, il ne l’écoutait pas seulement avec ses oreilles, mais aussi avec son cœur. Dès le début de leur liaison, alors qu’ils se découvraient à peine, Clara lui avait confié que son poète favori était Walt Whitman. Quelques mois plus tard, Sebastian revint d’une conférence sur la réflexologie à New York avec une petite surprise pour elle : un exemplaire de l’édition originale de Leaves of Grass[1] tirée à huit cents exemplaires seulement. Lorsqu’elle avait reçu ce trésor, Clara avait été trop abasourdie pour répondre par des mots, mais les larmes dans ses yeux trahissaient assez son émotion.
    La reliure était endommagée, quelques pages manquaient, le livre dégageait une odeur de vieille soupe aux choux, mais qu’il vienne de Sebastian n’en était que plus précieux à ses yeux. Elle ne considérait jamais ses attentions sincères comme des choses normales. Elle savait très bien que son fiancé était un homme exceptionnel. Et, sans l’ombre d’un doute, elle savait qu’elle avait une chance inouïe.
    — Il est si doux ! dit Clara en passant le bout du doigt sur la flanelle. Je l’adore ! Merci, mon chéri.
    — C’est tout naturel. J’espère que j’ai pris la bonne taille.
    Clara lui adressa son sourire le plus séducteur.
    — Eh bien, pourquoi n’irais-je pas l’essayer tout de suite ?
    Puis, elle le prit par la main et commença à le conduire vers l’escalier, ajoutant d’une voix rauque, provocatrice :
    — Ainsi, tu pourras l’enlever.
    — Il faudra user de la force ! dit Sebastian en lui donnant une petite tape sur les fesses avant de la poursuivre dans l’escalier.
    — S’il vous plaît, pourrais-je avoir votre attention ?
    Leo, qui dirigeait la cérémonie funèbre, leva le bras dans l’air humide de l’après-midi, demandant l’attention de l’assemblée, toute vêtue de noir, qui bavardait à voix basse. Il s’éclaircit la gorge en attendant le silence.
    — Au nom de ma petite sœur, Clara, je voudrais vous remercier d’être venus aujourd’hui vous joindre à notre peine, et je vous invite à vous rassembler autour de la tombe. La cérémonie va commencer, annonça-t-il d’une voix solennelle et contrôlée, comme il s’y était entraîné un peu plus tôt dans la journée en parlant dans une brosse à cheveux face au miroir de la salle de bains.
    Puis, comme si une ampoule imaginaire s’était soudain allumée dans son esprit, il ajouta :
    — Oh ! j’oubliais : évitez de marcher sur les tomates et les salades. Prenez soin des légumes !
    Il jeta un coup d’œil vers sa mère, Libby, qui lui avait rappelé plusieurs fois dans la matinée de bien dire aux invités de ne pas piétiner son précieux jardin.
    En lui faisant un clin d’œil, elle leva le pouce de sa main libre pour le féliciter. Son autre main était serrée autour du bras de Clara.
    La veille, en revenant de son cours de danse classique en fin d’après-midi, elle avait trouvé Leo devant la porte ouverte, les bras croisés sur la poitrine, les sourcils froncés. Il semblait l’attendre et n’avait pas l’air d’humeur joyeuse.
    — Viens, Face de Lune, on va s’asseoir, lui proposa-t-il d’une drôle de voix.
    Clara entraîna son frère au salon et s’assit sur le divan. Ce n’était pas la place qui manquait, mais Leo s’installa juste à côté d’elle.
    — Écoute, Clara…
    Il s’éclaircit la gorge et avala sa salive.
    — Il s’est passé quelque chose d’affreux pendant que tu étais à l’école.
    Il détourna le regard, mais Clara avait remarqué la note de tristesse dans ses yeux émeraude. Prenant une profonde respiration, il lui fit face à nouveau.
    — C’est Porkchop[2]… Il est mort.
    Pour Clara, le temps s’arrêta.
    Tout ce dont elle se souvenait, c’était la main de son frère sur la sienne.
    Clara était incapable de parler.
    Elle avait du mal à respirer.
    — Je sais que c’était le tien et que tu l’aimais beaucoup. Tout le monde l’aimait, affirma Leo avec la sensibilité d’un adulte plein de sagesse plutôt que sur le ton d’un garçon de huit ans qui, un peu plus tôt dans la semaine, avait collé sa main contre le mur pour voir si la Super Glue était vraiment efficace. Mais Porkchop était un très vieux chat et il est… Il ne s’est pas réveillé de sa sieste.
    De grosses larmes roulaient sur les joues de Clara qui ressentait une douleur comme elle n’en avait jamais éprouvé dans ses six ans de vie, pire encore que le jour où elle avait coupé de travers les cheveux de sa poupée favorite pour s’apercevoir que les fils orange ne repousseraient jamais.
    — Je suis désolé, dit Leo en essuyant vite ses yeux humides.
    En collant rose et tutu, secouée de sanglots incontrôlables, Clara crut apercevoir Libby qui passait la tête par la porte du salon, mais, si c’était bien le cas, sa mère préféra se retirer sur la pointe des pieds.
    Pendant ce qui lui parut être une éternité, Clara pleura à chaudes larmes, et son frère resta à côté d’elle sur le divan, sans dire mot.
    Les mots étaient inutiles.
    — Je te l’ai dit avant de venir, tu ne peux pas débarquer comme ça à des funérailles ! Méchant chien ! dit Hazel, l’amie de Clara, à Mötley Crüe, son grand danois.
    — Ne t’inquiète pas, Hazel, la réconforta Leo. Vu ce qui se passe aujourd’hui, je crois que le vieux Mötley ne sera pas le seul à marcher sur la pelouse.
    Un peu plus tôt ce samedi matin, avant que Clara se réveille (et sans la permission de sa mère), Leo avait creusé un trou près des plants de tomates de Libby, dans le petit jardin de derrière, et avait organisé des funérailles pour la fin de l’après-midi. La plupart de leurs amis avaient des animaux, et, lorsqu’il avait fait du porte-à-porte dans le quartier pour annoncer la mort de Porkchop, il avait bien précisé que tous les animaux étaient conviés à la cérémonie.
    Leo avait tenu à mettre son plus beau et seul costume pour l’enterrement de Porkchop. Comme Clara avait renversé du jus de fruits sur sa robe bleu marine quelques jours plus tôt, les seules tenues sombres dont elle disposait étaient limitées à un maillot de bain et à un déguisement de la Faucheuse (avec son terrible instrument) de la dernière fête d’Halloween, qui, en la circonstance, ne semblait pas du meilleur goût. Elle opta donc pour le maillot de bain.
    Prise de panique, elle se rendit compte que Natalie Marissa n’avait pas non plus de tenue adéquate, mais Libby sauva la situation, comme d’habitude, en lui fabriquant une toge toute simple découpée dans un sac-poubelle noir. Libby expliqua :
    — Tu sais, dans ces occasions, les gens se couvrent la tête.
    Elle proposa de fabriquer un grand chapeau pour la poupée de Clara.
    Néanmoins, face à la tragédie, Clara ne se souciait plus guère de la coiffure désastreuse de sa poupée.
    Cinq garçons, six filles, deux adultes, quatre chiens, trois chats et un lapin et demi (Ernestine était enceinte), entre autres, assistèrent à la cérémonie. Les premiers à arriver furent Hazel et Mötley Crüe. Leo les accueillit et plaça le plateau de « bûchettes d’insectes » qu’Hazel avait préparé toute seule entre le livre d’or et les cupcakes que Libby avait disposés sur la table de pique-nique.
    — J’ai mis des raisins en plus, juste comme tu aimes, dit Hazel en souriant à Clara et en lui serrant le bras. Tu as un beau maillot de bain.
    Makiko, qui habitait au bout de la rue, vint avec sa gerbille, Barnabus, dans un magnifique kimono turquoise. Une boule dans la gorge, Clara caressa doucement la fourrure brune de Barnabus.
    — Tu sais, c’est normal que tu sois triste. La mort, c’est affreux, dit Makiko en lui tendant une manche de kimono bariolée.
    — Ah ! non, pas ça ! interjeta Mme Stewart, la gentille dame aux cheveux blancs d’en face, qui n’avait pas de petits-enfants et avait plus ou moins adopté ceux du quartier. Tiens, prends plutôt cela, dit-elle en lui donnant un mouchoir en papier.
    Elle serra très fort Clara dans ses bras en lui murmurant :
    — Je suis navrée pour toi, Clara Black.
    Libby faisait bien attention de ne pas intervenir, mais chaque fois que Clara regardait dans sa direction, elle voyait les yeux de sa mère braqués sur elle et trouvait un peu de réconfort dans son sourire.
    Une fois les invités rassemblés en cercle autour de la tombe, Leo cita son souvenir favori du chat bien-aimé de Clara et invita le groupe à en faire autant. Lorsque ce fut son tour, Clara s’avança, tirant sur les fesses de son maillot de bain d’une main et s’accrochant de l’autre à Natalie Marissa collée contre sa poitrine. En tremblant, elle récita de mémoire le haïku qu’elle avait composé le matin même, cachée dans la cabane de l’arbre, le Manoir de l’orme.
    Cher Porkchop,
    Mon ami poilu bien-aimé,
    Je t’aimerai toujours.
    Après que l’on eut apposé un simple Repose en paix sur la tombe de Porkchop, tout le monde, Mötley Crüe compris, inclina la tête pendant une minute de silence. Pour conclure la cérémonie, le voisin de Clara, Cotton, joua Douce Nuit sur sa nouvelle flûte. Il prenait des cours depuis quelques semaines seulement, et c’était le seul morceau qu’il connaissait. Au début du premier couplet, à peine arrivé à « l’astre luit », il fit une fausse note et lâcha un « Merde ! » (Cotton avait un grand frère qui avait la fâcheuse manie de jurer à tout bout de champ.) Les enfants se tournèrent immédiatement vers Libby et Mme Stewart pour voir la réaction des adultes. Clara remarqua que sa mère avait du mal à retenir son sourire. Mme Stewart haussa les épaules et dit :
    — Si on ne peut pas dire merde un jour pareil, je me demande à quoi sert ce mot !
    Les enfants en restèrent bouche bée, et Hazel mit les deux mains devant sa bouche, éberluée.
    Libby éclata de rire.
    — Elle a raison, mais il ne faudrait pas prendre l’habitude de recourir à ce terrible…
    Elle riait trop pour terminer sa phrase.
    Une nanoseconde plus tard, tout le petit groupe était plié en deux.
    Tandis que Clara, assise sur les genoux de Libby pendant la collation, léchait le glaçage au chocolat d’un cupcake tout en réfléchissant au sens de l’univers, elle demanda si Porkchop était au ciel avec son père. Son père, James Black, qui n’avait pas été malade une seule journée dans sa vie, était mort à l’âge de trente-cinq ans à la suite d’une crise cardiaque, laissant à Libby deux enfants de moins de trois ans à élever seule. Leo prétendait se souvenir de son père, mais il se vantait également de voir la nuit et de posséder le don de lévitation. Clara n’avait aucun souvenir de son papa, mais l’un de ses biens les plus précieux était une petite photographie encadrée où on les voyait faire tous les deux la sieste dans un hamac, alors qu’elle n’était encore qu’un bébé. Autrefois, Libby la mettait toujours sur le piano de la salle de musique, ce que l’on appelle le salon chez la plupart des gens, avec une petite collection de ses photos préférées, mais, un soir, Clara s’était sentie triste et avait emporté la photo dans sa chambre pour qu’elle lui tienne compagnie. À l’insistance de Libby, elle l’avait gardée depuis.
    — Pour répondre à ta question, dit Libby en mordant une bouchée du gâteau de Clara, je crois que Porkchop est allé rejoindre papa et qu’ils s’amusent beaucoup, tous les deux, au paradis.
    — Moi aussi, confirma Clara.
    — Je crois qu’on ne pouvait pas faire un plus bel adieu à Porkchop.
    — Non, dit Clara en souriant.
    Cela avait été un si bel enterrement que, désormais, c’était celui auquel tout le monde comparait les autres.
    Vingt-sept ans plus tard, ce fut la première image qui lui traversa l’esprit lorsqu’un policier vint lui annoncer d’un ton solennel la mort de Sebastian.


    [1]. Feuilles d’herbe, de Walt Whitman. (NDT)


    [2]. Littéralement : « côtelette de porc ». (NDT)



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  • La maison de l'orchidée

    Lucinda Riley

    Parution : 21 Novembre 2012 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    oyaume de Siam.
    Il y a bien longtemps.
    On dit, dans la province de Siam, qu’un homme qui tombe amoureux d’une femme – profondément, passionnément, irrévocablement – est capable de tout pour la garder, la combler, pour paraître plus valeureux que tous les autres hommes à ses yeux.
    Un jour, un prince de Siam tomba amoureux d’une femme dont la beauté était sans égale. Il la courtisa et parvint à gagner son cœur. Pourtant, quelques nuits seulement avant leur mariage, une fête pour la nation entière, le prince était anxieux et nerveux.
    Il savait qu’il devait prouver son amour à sa future femme par un acte d’un tel héroïsme et d’une telle portée qu’il la lierait à lui pour l'éternité.
    Il devait trouver quelque chose d’aussi rare et d’aussi beau qu’elle.
    Après avoir beaucoup réfléchi, il appela les trois serviteurs en qui il avait le plus confiance et leur dit ce qu’il attendait d’eux.
    — J’ai entendu l’histoire de l’orchidée noire qui pousse dans notre royaume, tout en haut des montagnes dans le nord. Je veux que vous la trouviez pour moi et que vous la rapportiez dans mon palais pour que je puisse l’offrir à ma princesse le jour de notre mariage. Le premier qui me rapportera l’orchidée aura pour récompense un trésor qui fera de lui un homme riche. Les deux d’entre vous qui échoueront ne vivront pas assez longtemps pour assister à mon mariage.
    Le cœur des trois hommes s’inclinant devant leur prince était rempli d’effroi, car ils savaient que la mort les attendait. L’orchidée noire était une fleur mythique.
    Tout comme les dragons dorés incrustés de pierres précieuses ornant la proue des barges royales qui transporteraient le prince jusqu’au temple, où il épouserait la nouvelle princesse, elle appartenait aux nombreuses légendes qui émaillaient l’histoire du royaume.
    Ce soir-là, les trois hommes rentrèrent chez eux, auprès de leur famille, et firent leurs adieux. Pourtant, l’un d’eux, allongé dans les bras de sa femme en pleurs, fut plus rusé que les autres et sans doute encore plus déterminé à survivre à cette épreuve.
    Le lendemain matin, il avait ourdi un plan. Il se rendit au marché flottant où on vendait des épices, de la soie… et des fleurs.
    Une fois là-bas, il acheta avec quelques pièces de monnaie une orchidée de toute beauté, dont les lourds pétales rose sombre et magenta avaient un aspect velouteux. Puis il marcha avec sa fleur le long des klongs étroits de Bangkok et finit par trouver le scribe assis au milieu de ses parchemins dans son atelier sombre et humide à l’arrière de sa boutique.
    Le scribe travaillait autrefois pour le palais, et c’est ainsi que le serviteur avait fait sa connaissance, mais son travail avait été jugé trop médiocre à l’époque.
    — Sawadee krup, scribe.
    Le serviteur posa l’orchidée sur le bureau.
    — J’ai un travail pour toi et, si tu m’aides, je ferai de toi un homme riche.
    Le scribe, qui vivotait depuis qu’il avait quitté le palais, regarda le serviteur avec intérêt.
    — Et en quoi puis-je t’être utile ?
    Le serviteur montra la fleur.
    — J’aimerais que tu utilises ton savoir-faire avec l’encre pour teindre les pétales de cette orchidée en noir.
    Le scribe fronça les sourcils en regardant le serviteur, puis la plante.
    — Oui, c’est possible, mais quand de nouvelles pousses fleuriront, elles ne seront pas noires et tu seras démasqué.
    — Lorsque de nouveaux boutons apparaîtront, nous serons loin, tous les deux, et nous vivrons comme le prince que je sers actuellement, répondit le serviteur.
    Le scribe hocha doucement la tête tout en réfléchissant.
    — Reviens me voir à la tombée de la nuit et tu auras ton orchidée noire.
    Le serviteur rentra chez lui et dit à sa femme de préparer leurs bagages en rassemblant le peu de biens qu’ils possédaient. Il lui promit qu’elle pourrait bientôt acheter tout ce dont elle aurait envie et qu’il lui construirait un magnifique palais loin, très loin d’ici. Ce soir-là, il retourna dans la boutique du scribe et resta bouche bée lorsqu’il vit l’orchidée noire sur son bureau. Il étudia les pétales et constata que le scribe avait réalisé un excellent travail.
    — C’est sec, commenta le scribe, et l’encre ne partira pas même au contact de doigts un peu trop curieux. J’ai testé par moi-même. Tu peux essayer si tu veux.
    Le serviteur toucha les pétales et constata que ses doigts ne portaient aucune trace d’encre.
    — Mais je ne peux pas dire combien de temps ça va durer. La plante va humecter l’encre petit à petit, et bien sûr elle doit être à tout prix protégée de la pluie.
    — Cela fera parfaitement l’affaire, dit le serviteur en hochant la tête et en prenant la plante. Je me rends de ce pas au palais. Je t’attendrai au bord du fleuve à minuit et je te donnerai ta part.
    Le soir de ses noces, après avoir partagé ce jour de joie avec son royaume, le prince se retira dans ses appartements privés avec la princesse. La princesse se tenait sur la terrasse dehors et regardait le fleuve Chao Phraya qui scintillait encore des reflets des feux d’artifice tirés pour célébrer leur mariage. Le prince s’approcha d’elle.
    — J’ai quelque chose pour toi, mon amour. Quelque chose qui symbolise ta perfection et ta singularité.
    Il lui tendit alors l’orchidée noire, plantée dans un pot en or incrusté de pierres précieuses.
    La princesse regarda la fleur, avec ses pétales noirs comme la nuit, qui ployaient sous le poids de la couleur intense que son espèce avait produite.
    Elle semblait lasse, flétrie et presque malveillante dans sa noirceur si peu naturelle.
    Pourtant, la princesse était parfaitement consciente de la valeur du trésor qu’elle avait entre les mains… Elle savait ce que cette plante signifiait et ce que le prince avait fait pour elle.
    — Mon prince, c’est merveilleux. Où l’as-tu trouvée ? demanda-t-elle.
    — Je l’ai cherchée dans tout le royaume. Et je suis certain qu’il n’y en a pas d’autre tout comme je suis certain qu’il n’y a pas d’autre femme comme toi.
    Il la regarda, et ses yeux exprimèrent tout l’amour qu’il ressentait pour elle.
    Elle vit son amour et caressa doucement son visage, espérant qu’il savait qu’elle l’aimait tout autant et que ce sentiment ne s’éteindrait jamais.
    — Merci, c’est magnifique.
    Il prit sa main toujours posée sur sa joue, puis, tandis qu’il embrassait ses doigts, il fut submergé par le désir de la posséder complètement. C’était sa nuit de noces, et il avait attendu longtemps. Il prit l’orchidée, la posa sur la terrasse, puis serra la princesse dans ses bras et l’embrassa.
    — Entre, ma princesse, murmura-t-il à son oreille.
    Elle laissa l’orchidée noire sur la terrasse et le suivit dans leur chambre à coucher.
    Juste avant l’aube, la princesse se leva de leur lit et se rendit sur la terrasse pour saluer le premier matin de leur vie commune. En voyant les flaques peu profondes, elle comprit qu’il avait plu dans la nuit. Le jour se levait peu à peu, mais le soleil était encore partiellement caché derrière les arbres sur l’autre rive du fleuve.
    Sur la terrasse, il y avait une orchidée rose et magenta dans le pot en or massif que le prince lui avait donné.
    Elle sourit en touchant ses pétales, nettoyés et revigorés par la pluie. La plante était beaucoup plus belle que l’orchidée noire qu’il lui avait donnée la veille. Une légère touche de gris teintait la flaque d’eau qui l’entourait.
    La princesse comprit alors et prit la plante dans ses mains, respirant son odeur intense tout en réfléchissant à la conduite à tenir : fallait-il dire la vérité au risque de blesser l’homme qu’elle aimait ou lui mentir pour le protéger ?
    Quelques minutes plus tard, elle retourna dans la chambre à coucher et se blottit dans les bras de son prince.
    — Mon prince, murmura-t-elle lorsqu’il se réveilla. Mon orchidée noire a été volée cette nuit.
    Il se redressa brusquement, horrifié, prêt à appeler ses gardes. Elle le calma avec un sourire.
    — Non, mon chéri. Je crois qu’elle nous a été donnée uniquement pour la nuit où nous nous sommes unis pour la première fois, où notre amour s’est épanoui et où nous sommes devenus une partie intégrante de la nature. Nous ne pouvons pas garder une plante aussi magique uniquement pour nous. De plus, elle finirait par se faner, puis par mourir, et je ne pourrais pas le supporter.
    Elle prit sa main et déposa un baiser dessus.
    — Continuons à croire en son pouvoir, car nous savons que sa beauté nous a comblés la première nuit de notre vie commune.
    Le prince réfléchit quelques instants. Puis, parce qu’il aimait la princesse de tout son cœur et parce qu’il était tellement heureux de la savoir entièrement à lui, il ne convoqua pas ses gardes.
    Le temps passant, leur amour continua à s’épanouir, et bientôt ils donnèrent naissance à un enfant conçu la nuit même de leurs noces. Et, comme de nombreux autres suivirent, le prince crut jusqu’à la fin de ses jours que la mythique orchidée noire leur avait offert sa magie, mais n’était pas destinée à leur appartenir.
    Le lendemain des noces du prince et de la princesse, un pauvre pêcheur était assis sur la rive du fleuve Chao Phraya, à une centaine de mètres en aval du palais royal. Aucun poisson n’avait mordu à sa ligne au cours des deux dernières heures. Il se demanda si les feux d’artifice de la veille au soir n’avaient pas fait fuir les poissons au fond du fleuve. Il n’aurait rien à vendre et ne pourrait pas nourrir sa grande famille.
    Lorsque le soleil se leva au-dessus de la cime des arbres sur la rive opposée et darda de ses rayons l’eau du fleuve, il vit quelque chose scintiller au milieu des algues vertes qui flottaient. Laissant sa ligne, il pataugea dans l’eau pour aller récupérer l’objet. Il s’en empara avant qu’il ne fût entraîné plus loin par le courant et le rapporta jusqu’à la berge.
    Une fois qu’il eut enlevé les algues qui le recouvraient, il n’en crut pas ses yeux !
    Le pot était en or massif, incrusté de diamants, d’émeraudes et de rubis.
    Oubliant sa canne à pêche, il fourra le pot dans son panier et se rendit à la Bourse aux pierres précieuses de la ville. Son cœur bondit de joie à l’idée que sa famille ne souffrirait plus jamais de la faim.

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  • Le sanctuaire de la soumission

    Marina Anderson

    Parution : 16 Janvier 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Un
    Un dimanche soir d’avril, vingt personnes étaient réunies à l’accueil du Sanctuaire. Rob Gill, le propriétaire des lieux, s’adressait à l’assemblée, qui l’écoutait attentivement.
    — J’espère que vous avez apprécié ces trois jours passés ici, dit-il, un léger sourire aux lèvres. Je suis au moins sûr que chacun de vous a appris quelque chose de nouveau sur lui-même.
    Jan Pearson, directrice de casting indépendante âgée de vingt-huit ans, se sentit rougir. Elle jeta un coup d’œil aux autres membres du groupe, dont les regards étaient tous tournés vers Rob. Ils avaient l’air si conventionnels à présent : les femmes en tailleur-pantalon ou en tenue de sport griffée, les hommes vêtus de costumes élégants pour la plupart. Le contraste entre leur apparence actuelle et les situations dans lesquelles Jan les avait vus au cours du week-end était saisissant. Par exemple, la dernière fois qu’elle avait aperçu l’homme debout près d’elle – maintenant bien protégé par son costume trois pièces, sa chemise blanche et sa cravate bleu foncé –, il était docilement agenouillé aux pieds d’une blonde voluptueuse. Les mains attachées dans le dos, il attendait, tremblant d’excitation et de désir, qu’elle finisse par lui accorder un orgasme cruellement différé.
    — Il est important que vous compreniez une chose, continua Rob. Vous faites maintenant partie d’une société très secrète et fermée. En signant le formulaire à votre arrivée, vous avez fait le serment de respecter notre loi du silence. Vous allez peut-être trouver cela difficile, une fois que vous recommencerez à fréquenter vos amis habituels. Mais si l’un de vous vient à rompre son serment, il sera alors banni. En d’autres termes, cette personne n’aura plus le droit de revenir nous voir.
    La bouche de Jan s’assécha. Un seul week-end dans ce lieu de retraite très spécial, et elle ne pouvait déjà plus se passer des plaisirs qu’on lui avait appris à aimer ici. Si, avant de venir au Sanctuaire, on lui avait dit combien elle trouverait érotique d’être forcée à obéir et à se soumettre, elle aurait bien ri. Dans le passé, elle avait toujours dominé ses partenaires, et elle aimait que ça se passe de cette façon. Cependant, son séjour au Sanctuaire l’avait complètement transformée.
    Rob poursuivait son discours.
    — Je suis sûr que vous serez nombreux à vouloir rester en contact avec d’autres participants, et c’est justement ce que nous vous encourageons à faire. Vous partagez la même vision des choses, à présent. Les seules personnes que vous n’êtes pas libres de continuer à voir sont vos tuteurs. Vous ne devez pas oublier que ceci est notre travail. Nous ne ressentons rien de personnel pour nos clients.
    Sous son cardigan semi ajusté, à côtes et encolure V, les mamelons de Jan se raidirent soudain, et la jeune femme sentit la caresse de l’étoffe sur la pointe rigide de ses seins. C’était la faute de Rob : ses paroles lui avaient rappelé leur dernière soirée ensemble.
    Lorsque Rob était entré dans sa chambre, elle était affalée sur son lit, épuisée et satisfaite, après une longue séance avec l’un des tuteurs et deux participants. Il était accompagné d’un tuteur stagiaire, un jeune homme que Jan n’avait encore jamais rencontré. Rob lui avait annoncé qu’ils étaient là pour lui donner du plaisir pendant une heure. Au début, elle avait cru qu’il s’agissait d’une erreur et expliqué qu’on l’avait déjà très bien satisfaite. C’est alors que le visage de Rob avait changé d’expression, réaction à laquelle elle s’était habituée au cours du week-end. Ses yeux bleus perçants s’étaient plissés.
    — J’espère que tu n’es pas encore en train d’essayer de me dire ce qu’il faut faire, Jan ? avait demandé Rob.
    En se souvenant des punitions qu’elle avait dû subir avant d’avoir enfin compris les règles du Sanctuaire, Jan s’était empressée de secouer la tête.
    — Bien, avait-il poursuivi. Car, comme tu le sais, ici tu es censée obéir à nos souhaits. Et Marc et moi souhaitons justement te donner du plaisir : tes propres désirs sont sans importance.
    À son grand étonnement, les paroles de Rob l’avaient excitée. Jan était malgré tout convaincue que son corps fatigué serait incapable de réagir, quoi que fassent les deux hommes. Comme j’avais tort, pensait-elle maintenant en se rappelant soudain les intenses orgasmes qu’ils lui avaient arrachés.
    Jan se souvint comment Rob s’était assis à califourchon sur elle. Pendant que les mains de l’homme lui massaient les seins avec une huile parfumée, Marc, agenouillé au pied du lit, avait écarté ses jambes et fait jouer sa langue avec une incroyable habileté sur sa zone la plus tendre. Puis, d’innombrables fois, le corps de Jan s’était contorsionné, arqué, spasme après spasme d’un plaisir incontrôlable. L’expérience s’était révélée fantastique, et lorsque Rob avait fini par la libérer et passé la main sur sa chair striée de sueur, elle avait cru lire, un bref instant, quelque chose de personnel dans son regard. À présent, elle semblait s’être trompée. De toute façon, même si elle avait vu juste, Jan ne pourrait jamais le découvrir.
    — J’espère que nous vous reverrons bientôt ici, ajouta Rob, alors que s’achevait son discours. Je suggère à ceux qui ont appris à trouver du plaisir dans la douleur d’échanger leurs numéros de téléphone. Vos nouvelles préférences sexuelles risquent de provoquer un certain choc chez la plupart des personnes avec qui vous avez été intimes par le passé.
    Une cascade de rires gênés se répandit à travers la pièce.
    Les fesses de Jan se contractèrent sous sa longue jupe droite lorsqu’elle se rappela la sensation cuisante, cinglante du fouet en latex, manié d’une main si experte par Simon, l’adjoint de Rob. La première fois qu’on s’en était servi sur elle, Jan avait crié d’indignation et de douleur. Mais, attachée en croix sur une grande table en bois, les poignets et les chevilles fermement tenus par d’autres participants, elle s’était retrouvée totalement impuissante.
    Peu à peu, alors que se poursuivait sa « punition », Jan s’était aperçue avec étonnement que la sensation d’inconfort disparaissait déjà. La chaleur provoquée par les coups de fouet s’était répandue à travers sa chair, faisant pointer ses seins et gonfler son ventre. Oui, elle devait à tout prix échanger son numéro avec d’autres avant de monter dans sa voiture et de repartir pour Londres vers un emploi du temps professionnel chargé.
    — Et maintenant, il est l’heure pour vous de partir, sourit Rob. Souvenez-vous de tout ce que vous avez appris ici. Vous n’aimeriez pas avoir dépensé votre argent pour rien, n’est-ce pas ?
    Des rires fusèrent encore, mais débarrassés de toute gêne cette fois. Jan essaya d’attirer l’attention de Rob un instant afin de se prouver à elle-même qu’elle ne s’était pas trompée sur ses sentiments.
    Mais il tourna les talons sans rien ajouter et quitta la pièce. Jan eut un sursaut en s’apercevant que son slip était humide à l’entrejambe. Le simple souvenir de ce qu’elle avait vécu au cours du week-end l’avait de nouveau excitée.
    Un type dans les âges de Jan s’approcha d’elle. Elle se rappelait l’avoir rencontré la veille. Il s’était révélé un amant incroyablement doué, même si, à ce moment-là, elle avait toujours du mal à se soumettre à la domination de son partenaire. Maintenant que Jan y parvenait, les rapports sexuels avec lui seraient sans doute encore plus agréables. Alors, quand l’homme lui demanda si elle aimerait lui laisser son numéro, elle accepta avec enthousiasme.
    — Je pensais donner une petite fête très bientôt, lui dit-elle.
    — Bonne idée. J’espère que je serai sur la liste des invités.
    Jan sourit et ramena ses courtes mèches brunes et brillantes derrière ses oreilles.
    — Je me disais que huit serait le nombre idéal. Qu’est-ce que tu en penses ?
    Son interlocuteur hocha la tête.
    — Oui, huit, ça devrait aller. C’était un week-end intéressant, non ?
    Il la dévisageait avec intensité.
    Un frisson parcourut Jan.
    — Très intéressant, répondit-elle doucement.
    Tandis que les doigts de l’individu effleuraient le contour de son visage, Jan se souvint avec quelle force ces mêmes doigts lui avaient plaqué les mains au-dessus de la tête. Puis la bouche de son partenaire s’était fermée sur son téton gauche avant d’en sucer sauvagement la peau délicate.
    L’homme était resté sourd à ses protestations, car c’était ce qu’on leur avait appris à faire tout le week-end. Soudain, Jan eut encore envie de lui sur-le-champ et lut dans ses yeux qu’il le savait.
    — N’attends pas trop longtemps avant de m’appeler, lui ordonna-t-il.
    Avant son séjour au Sanctuaire, Jan aurait eu beaucoup de mal à supporter son ton, mais, à présent, elle le trouvait excitant.
    — Bien entendu, lui assura-t-elle.
    Puis, à contrecœur, Jan souleva ses valises et prit la route du retour vers Londres.

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  • Le jeu des tentations

    Indigo Bloome

    Parution : 13 Mars 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Préambule
    Si, à l’époque, j’avais su ces choses, est-ce que la situation serait différente aujourd’hui ?
    Je ne sais pas très bien pourquoi, ni comment ma vie s’est transformée de façon aussi rapide et radicale, mais elle se poursuit comme si rien n’avait changé. Tout a commencé par un week-end qui peut-être, avec le recul, n’aurait jamais dû avoir lieu, mais, au fond de moi, j’ai le vague sentiment que tout était écrit d’avance...
    Je me retrouve au cœur d’un tourbillon psychologique et sexuel, qui a foncé sur moi sans un seul avertissement, ni avis de tempête. Ou bien peut-être n’en ai-je pas vu les signes ? De toute façon, ce qui est fait est fait, et ce qui arrivera arrivera. J’ignore simplement comment les choses vont se terminer ou si je vais survivre à ce périple.
    Première partie
    Aucun travail ordinaire exécuté par un homme ne peut égaler en difficulté ou en responsabilité le travail d’une femme qui élève une famille de jeunes enfants ; car son temps et sa force font l’objet de demandes incessantes, non seulement à chaque heure du jour, mais souvent à chaque heure de la nuit.
    Theodore Roosevelt
    Avant de franchir le pas de la porte, je suis pratiquement sûre d’avoir tout organisé pour chaque membre de la famille.
    Les sacs des enfants sont faits.
    L’équipement de plein air est prêt.
    J’ai même préparé de la nourriture en plus.
    Jordan et Elizabeth partent pour leur première expédition dans la nature pendant une semaine. Le groupe sera encadré par les pères chargés de donner un coup de main, étant donné le style des activités prévues au programme. Une idée géniale d’un point de vue de mère, mais on sait toutes au fond de nous que les enfants vont nous manquer dès leur première nuit loin de la maison. Ils ont été bouleversés quand l’expédition a failli être annulée à cause d’un manque de financement et de soutien de la Tasmanian Wilderness Foundation. Par chance, le parrainage de dernière minute du programme Fathers4Kids a finalement permis à l’expédition d’avoir lieu. Les enfants sont tellement impatients. En fait, quand j’y pense, Robert, mon mari, semble plus excité et absorbé par cette aventure qu’il ne l’a été par quoi que ce soit depuis des années. Ça vient sans doute de ce goût pour l’exploration qui sommeille en chaque homme – le mystère de l’étonnant tigre de Tasmanie offrant une piste parfaite – ou peut-être est-il simplement content de s’éloigner de moi. En tout cas, il est aussi excité que les enfants, et aucun d’eux n’a réussi à dormir cette nuit, car ils sont trop impatients de se lancer dans cette grande aventure et de sillonner la côte ouest sauvage de la Tasmanie à la recherche de l’insaisissable tigre.
    J’ai décidé de profiter de l’absence des enfants pour achever une série de conférences que je repousse depuis plusieurs mois en attendant « le bon moment ». Je me prépare donc à m’envoler pour Sydney, Brisbane, Perth et Melbourne pour livrer mes dernières découvertes à des étudiants de troisième cycle, des universitaires et divers professionnels.
    À présent, il faut vraiment que je me concentre sur la préparation de ma première conférence qui a lieu cet après-midi à Sydney. Je parcours mentalement ma liste de choses à emporter : j’ai mes notes, mon diaporama, mes thèmes de discussion, mes énigmes à résoudre en groupe, mon ordinateur et mon téléphone portables… Je reste fascinée par les recherches que j’ai menées sur la stimulation visuelle et son incidence sur le développement de la perception. Aujourd’hui encore, il m’arrive de laisser mes pensées dériver et de me replonger dans mon travail, d’envisager une interprétation différente à certaines des énigmes que j’ai mises au point pour mes conférences...
    Soudain, je sens le trac m’envahir, à tel point que je dois m’appuyer au plan de travail de la cuisine pour me ressaisir. Comme c’est étrange... D’habitude, je ne suis jamais tendue avant de donner une conférence ; bien au contraire, j’adore cela. C’est l’occasion de captiver de nouveaux esprits, de voir des intellects croiser le fer, dans une quête de connaissance plus profonde et plus large. D’où vient donc ce trac ?
    Je m’interromps un instant pour étudier cette sensation et essayer d’en trouver l’origine, ce qui peut paraître étrange à certaines personnes, mais c’est quelque chose qui m’a toujours intriguée.
    Mon trac est plus intense que d’habitude, et ce n’est certainement pas dû à la conférence. Peut-être que j’appréhende de m’éloigner de ma famille. Non, ce n’est quand même pas la première fois que je quitte mes proches, surtout pour des raisons professionnelles. J’élargis le champ de mon observation au reste du week-end, lorsque je m’arrête soudain : j’ai de nouveau l’estomac noué. À ma grande surprise, la pensée de mon rendez-vous de dix-sept heures avec Jeremy à l’hôtel InterContinental me laisse le souffle court.
    Le docteur Jeremy Quinn. Mon copain de fac, mon meilleur ami, l’homme qui a ouvert mon esprit et mon corps par des moyens que je n’avais jamais cru possibles. Il me connaissait sur le bout des doigts quand nous étions plus jeunes, et nous avons partagé une incroyable variété d’expériences pendant la période où nous étions ensemble. Difficile de croire, après toutes les pitreries qui ont occupé nos années d’université, que Jeremy est maintenant l’un des docteurs en recherche médicale les plus respectés et les plus éminents d’Australasie – je ne peux pas me résoudre à dire « du monde », parce qu’il s’agit de Jeremy, quand même. Il vient de rentrer de l’université de Harvard où ont été présentées les recherches révolutionnaires qu’il mène avec le professeur émérite E. Applegate.
    Cherchant sans cesse les solutions inconnues, inattendues ou imprévues à certains de nos problèmes médicaux les plus insurmontables, Jeremy a toujours eu le don de repousser les limites des conventions et de bousculer les idées reçues.
    Récemment, j’ai lu dans un article qu’il avait rencontré plusieurs fois Melinda et Bill Gates en personne au sujet de ses recherches à New York. On dirait bien qu’il fréquente les puissants de ce monde maintenant !
    Je suppose, à la réflexion, qu’il a toujours eu la détermination et le potentiel pour atteindre la maîtrise parfaite de son domaine de prédilection. Ce qu’il a accompli en moins de quarante ans est incroyable. Il est particulièrement doué, sur les plans intellectuel et affectif, et les gens adorent tout simplement sa compagnie. Pas étonnant que tous ces traits de caractère, associés à son travail acharné, aient permis un tel succès que, j’espère, il peut enfin savourer.
    Ma carrière doit s’adapter à ma vie de famille, aux enfants ; la carrière de Jeremy est toute sa vie. Il a toujours eu la volonté implacable de mettre au point de nouveaux traitements médicaux et a participé à des découvertes que le monde occidental considère presque comme normales aujourd’hui. Avec une telle motivation et une telle volonté personnelles, il n’est pas surprenant que Jeremy ait manqué de temps pour trouver une personne avec qui partager sa vie.
    En tout cas, je ne lui connais aucune compagne. Il a toujours suscité l’intérêt du sexe opposé, telle une espèce de George Clooney du monde médical ; il ne souffre assurément d’aucun manque d’attention.
    Enfin, bref, voilà ce qui me retourne l’estomac, une chose parfaitement ridicule à mon âge, me dis-je avec un faible sourire. Je trouve moyennement amusant d’être toujours capable de ressentir les palpitations comme une adolescente. Je suis impatiente et nerveuse à l’idée de le revoir après si longtemps. Les souvenirs de nos années de fac inondent encore mon esprit et me hantent dès que je suis seule et d’humeur sombre et sensuelle, généralement au petit matin...

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  • 50 secrets de volupté

    Elsa Zimmermann

    Parution : 16 Janvier 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Introduction
    Si vous tenez ce livre entre vos mains, c’est a priori que vous avez été, comme des millions de lecteurs à travers le monde, emporté par le phénomène Cinquante nuances de Grey. Vous avez vibré au fil des aventures d’Anastasia Steele, jeune oie pas si blanche que ça. Vous vous êtes laissé subjuguer par le puissant et mystérieux Christian Grey. Vous avez été bouleversé par cette histoire d’amour hors norme où une femme accepte de se soumettre inconditionnellement au désir de l’homme qu’elle aime. Pourtant, je devine déjà vos sourcils qui se froncent à la lecture de la phrase précédente. Difficile en effet, lorsqu’on est un homme ou une femme moderne, d’avouer qu’un rapport de domination et de soumission nous fait rêver. Difficile ? Que dis-je : inacceptable !
    Un conseil : déculpabilisez-vous ! Votre vie fantasmagorique n’a absolument rien à voir avec vos convictions. On peut parfaitement croire en l’égalité homme/femme et avoir ce genre de pratiques, ça n’est en rien contradictoire ! Et ce guide est là pour vous le prouver…
    Vouloir, messieurs, jouer les Dominants avec votre partenaire ne fait pas de vous un affreux machiste rétrograde, bien au contraire : un Dominant est avant tout au service de sa Soumise. Il doit s’assurer de sa sécurité et de son bien-être. Il doit être, à chaque instant, à l’écoute de son corps. Il doit la prendre en charge pour l’amener jusqu’au septième ciel. Le Dominant se doit de se dédier exclusivement au plaisir et à la sécurité de sa Soumise : il est avant tout son serviteur.
    Quant à vous, mesdames, ne pensez pas que vous laisser guider par votre Dominant fera de vous son esclave, bien au contraire. Si vous cédez aux sirènes des pratiques BDSM (bondage sadomasochiste), si vous vous laissez attacher, fesser, fouetter, c’est finalement vous qui aurez, à chaque instant, le contrôle. C’est vous qui fixerez les limites. Et, surtout, c’est vous, et uniquement vous, qui aurez la maîtrise de la situation, puisque c’est vous qui apprendrez à jouer avec la douleur pour la transformer en plaisir.
    Sceptique ? Faites l’expérience suivante et vous verrez ce que je veux dire : pincez votre partenaire par surprise et observez sa réaction. Il sursaute et pousse un petit cri ? Il vous fusille d’un regard embué ? Il s’agace et s’énerve ?
    C’est qu’il a mal. Il faut que vous compreniez que, en tant que Soumise, vous n’aurez plus jamais mal. Ce qui est identifié par le commun des mortels comme souffrance deviendra pour vous un délice. Cela vous donnera une force remarquable, dans le secret de votre chambre à coucher comme dans votre quotidien. Devenir une Soumise, c’est apprendre à garder le contrôle de ses émotions négatives (douleur, peur) en toute circonstance.
    Aussi, si votre partenaire désire vous dominer, n’en déduisez pas qu’il veut vous avilir, bien au contraire. Ce qu’il vous demande, à travers ça, c’est de devenir plus résistante, plus courageuse… En un mot : plus forte. Il veut vous offrir le pouvoir : quelle plus belle preuve d’amour que ça ?
    Mais ne brûlons pas les étapes, car si parmi vous, lecteurs, je suis convaincue qu’il y en a qui deviendront vite accros aux pratiques BDSM, la plupart d’entre vous se contenteront de prendre ce guide pour ce qu’il est : un ouvrage ludique qui va vous permettre de pimenter, un peu ou beaucoup, au gré de vos envies, votre vie sexuelle. La communauté BDSM a beaucoup à nous apprendre en termes d’érotisme. Elle accorde plus d’importance aux notions d’écoute et de respect de l’autre.
    Les préliminaires sont, chez les « BDSMeurs », plus longs et plus variés. Ils ont moins peur d’employer des gadgets aussi délirants que délicieux. Ils ont une foule d’idées que l’on peut leur emprunter sans forcément passer par des pratiques douloureuses. Une petite fessée par-ci, une paire de menottes par-là, ne font pas de vous un sadomasochiste : juste un individu à l’écoute de ses désirs, même quand ceux-ci sont contradictoires ou osés et, devant tant de courage et tant d’audace, je n’ai qu’un seul mot à dire : bravo !
    Partie I
    Mise
    en bouche
    Quelques
    préparatifs
    La sexualité BDSM commence bien avant que les partenaires ne se touchent : elle commence même avant les préliminaires. Dans la sexualité Dominant/Soumis, tout est affaire de désir, que l’on fait monter lentement, jusqu’à ce qu’il devienne irrépressible, puis que l’on réprime soudain pour tomber sous le coup d’une torture exquise. Repensez à Anastasia Steele, tellement coincée, effrayée par ce que lui propose son amant. Ne finit-elle pas, pourtant, à chacune de leurs rencontres, par supplier qu’il la prenne ?
    Si les BDSMeurs usent de la douleur, c’est justement pour retarder le plaisir et laisser au désir le temps de s’installer jusqu’à devenir intolérable. Vous n’avez aucune envie que votre amant vous frappe ? C’est bien compréhensible. Mais il existe mille autres manières d’être torturée, et le désir en fait partie.
    Rituels
    de beauté
    « La Soumise portera pour toute la durée du Contrat
    toutes les parures imposées par le Dominant […].
    La Soumise sera propre et rasée/épilée en tous temps. »
    E.L. James, Cinquante nuances de Grey
    Situation ordinaire : vous avez rendez-vous avec votre amant(e) ou aspirant(e) amant(e) dans environ deux heures. Rien ne presse, pensez-vous. Vous ouvrez votre dressing et en extrayez, mesdames, une robe et, messieurs, une chemise. Vous enfilez ces vêtements pour vérifier qu’ils sont adéquats avant de filer sous la douche.
    Premier souci : vous réalisez soudainement, mesdames, que cette robe vous boudine, ou qu’elle est d’une couleur criarde, ou encore que vous n’avez pas de chaussures et de veste pour l’assortir. Pendant ce temps, messieurs, vous réalisez que votre chemise est froissée, que vous n’êtes pas franchement un as du repassage et que votre veste sent la naphtaline. Les lacets de vos chaussures cassent.
    Vous changez de tenue. Sur le sol, les vêtements s’amoncèlent. La panique monte. Près d’une heure s’est déjà écoulée. Tout à coup, le doute vous assaille : êtes-vous trop ou pas assez habillé(e) ? N’avez-vous pas l’air trop sexy ou, pire, trop guindé ? C’est la panique à bord. A la fin, tout le monde opte pour son jean fétiche et navigue, au milieu d’une montagne de vêtements, hors de sa chambre pour gagner la salle de bains.
    C’est là que vous attend, mesdames et messieurs, votre pire ennemi : le rasoir. Il est déjà tard, le temps vous manque. Vous appliquez à la hâte la mousse à raser (pour peu que vous ayez pensé à en acheter) ou – horreur – du savon.
    Vous passez la lame sur votre peau. Vos gestes sont brusques à cause du stress et de l’urgence. Ca y est : vous vous êtes coupé. Vous désinfectez et recouvrez la plaie avec un petit bout de mouchoir. Vous continuez de vous raser. La lame irrite votre peau, qui devient douloureuse. Vous terminez enfin. Hélas, le saignement, lui, ne semble déterminé à se calmer. Messieurs, du sang tache cette chemise que vous aviez pourtant mis vingt minutes à rendre présentable. Mesdames, vous ne pouvez décemment pas enfiler vos collants sur des jambes dans cet état. Enfin le sang se décide à sécher. C’est malin, vous avez une croûte. Vous vous sentez aussi pathétique que repoussant(e).
    Vous vous examinez alors dans le miroir. C’est le moment de vous coiffer. Vous vous en voulez tellement qu’en ce moment vous avez l’impression que même vos cheveux vous détestent. À coups de fer et de produits coiffants, vous tentez de discipliner tout ça. C’est l’enfer : la cire graisse, la laque cartonne, le gel colle. Vous vous mouillez la tête dans un ultime geste de désespoir. Vous sortez les cheveux humides et en bataille, espérant qu’une petite touche sauvage parfera accidentellement votre look.
    Bilan : lorsque vous arrivez sur les lieux de votre rendez-vous, vous avez déjà l’impression d’avoir tout raté. Vous ne vous sentez pas aussi bien et sûrs de vous que ce que vous aviez imaginé. Vous êtes nerveux, irritables, fragilisés par ces deux heures passées face au miroir, dignes de savater les ego les plus solides.
    C’est le moment de mettre le holà : un rendez-vous n’est pas une course d’obstacles ou un sprint vers la débâcle ; c’est un moment de séduction, d’échange et de partage. Vous venez de vivre un marathon de préparatifs sans jamais vous être entraînés : normal que vous ayez le souffle court et le front ruisselant.
    Avant d’apprendre à aimer et à respecter le corps de l’autre, il faut apprendre à traiter convenablement son propre corps. Mesdames, nous allons commencer par l’un des fondamentaux : oubliez le rasoir, qui agresse votre peau là où elle est pourtant le plus fragile ; la cire est obligatoire.
    Aujourd’hui, il en existe de toutes sortes en vente en grande surface, et de nombreux instituts low cost vous recevront sans rendez-vous : vous n’avez donc plus aucune excuse pour ne pas toujours être épilée et douce. La première bonne nouvelle, c’est qu’une épilation régulière diminuera de façon spectaculaire votre pilosité. L’autre bonne nouvelle, c’est que les poils épilés mettent trois semaines à réapparaître : synchronisez vos visites à l’institut et vos cycles menstruels et la repousse aura lieu pendant votre semaine d’indisposition ; vous serez ainsi toujours nickel de la tête aux pieds. Sachez que, en matière d’épilation du sexe féminin, les goûts des hommes varient : ne vous posez donc pas la question et choisissez selon vos envies du moment. Intégrale, ticket de métro ou triangle pubien fourni, chacune de ces parures a son avantage.
    Un conseil cependant : assurez-vous de couper préalablement vos poils au ciseau afin de dégager votre vulve : celle-ci sera alors bien plus agréable et facile à caresser, à embrasser, à humidifier du bout des doigts. L’épilation des grandes lèvres n’est pas obligatoire, surtout si votre flore est sensible et que vous êtes sujette, comme nombre de vos congénères, à de petites mycoses inconfortables.
    Je vous conseille cependant de toujours opter pour l’épilation du pli fessier : cela vous rendra plus sûre de vous dans les moments intimes, et notamment quand il s’agira de présenter votre croupe à votre partenaire. Vous avez peur d’avoir mal ? Étonnamment, c’est l’une des zones les moins douloureuses à épiler puisque les terminaisons nerveuses y sont peu nombreuses.
    Idem pour vous, messieurs : respectez votre corps ! Cela passe avant tout par le fait de vivre dans un environnement sain et ordonné. Assurez-vous de dormir dans des draps propres, pas seulement quand vous espérez rentrer chez vous en charmante compagnie. Ces conseils vous semblent dérisoires, déplacés, hors sujet ? C’est que vous avez oublié la base du romantisme, le fondement du désir : l’attente…
    L’attente : toute la littérature amoureuse ne parle que de ça. Rêver à l’autre, y penser, songer à son corps et aux caresses qu’on aimerait lui prodiguer, cela permet de tomber dans un délicieux état de transe érotique. Le fantasme est essentiel à une nuit réussie. Le souci, c’est que fantasmer prend un temps dont vous vous privez lorsque vous êtes occupé, trente minutes avant l’arrivée de l’objet de votre désir, à liquider une semaine de vaisselle en retard.
    Le quotidien des BDSMeurs s’organise autour du culte de leur propre corps et du corps de l’autre. Le corps est, dans leur univers, un fétiche, au même titre qu’une cravache ou qu’une paire de talons. Ils le soignent et le dorlotent. Christian n’exige-t-il pas d’Anastasia qu’elle fasse de l’exercice ? Il faut, lui dit-il, qu’elle soit en bonne condition physique pour leurs jeux amoureux : il a mille fois raison ! Le bénéfice ?
    Tous ces moments où vous vous occupez de vous pour plaire à l’autre sont un moyen de meubler son absence, de penser à lui. En vous libérant du temps pour vous, vous vous libérez du temps pour fantasmer. Un bon bain, un massage avec de la crème hydratante, un soin attentif apporté au choix de votre lingerie et de votre tenue sont autant de gestes qui, dans l’intervalle qui vous sépare de votre partenaire, vous permettent de penser à lui ou à elle.

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  • Le club des tricoteuses nouvelles chroniques

    Kate Jacobs

    Parution : 9 Novembre 2011 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    1
    New York était la ville des fêtes de fin d’année par excellence, et Dakota Walker adorait cette période. Elle aimait voir les New-Yorkais attendre épaule contre épaule en retenant leur souffle l’illumination de l’immense sapin de Noël du Rockefeller Center. Elle aimait les vitrines des grands magasins où des pères Noël postmodernes trônaient dans un décor hivernal. Mais le moment qu’elle préférait entre tous, c’était la célèbre et bruyante parade de Thanksgiving, le coup d’envoi des festivités, qui annonçait un mois de joie et de plaisirs.
    Anita, l’amie de Dakota et aussi parfois sa grand-mère de substitution – qui, à près de quatre-vingts ans, maîtrisait presque aussi bien le langage SMS que certaines des camarades de classe de la jeune femme –, avait souvent emmené Dakota à la parade lorsqu’elle était petite. L’année précédente, dans un élan de nostalgie, elles y avaient assisté le matin de Thanksgiving. Emmitouflées dans plusieurs couches de pulls, de gros chandails à torsades tricotés main sur des cols roulés en coton, elles avaient dégoté un endroit près de Macy’s[1] juste après le lever du soleil et avaient regardé le flot de ballons géants à l’effigie de personnages de dessins animés, le défilé de pop stars chantant en play-back et de fanfares de lycéens frigorifiés mais enthousiastes descendre Broadway. Exactement comme le voulait la tradition.
    Pourtant, ce que Dakota préférait par-dessus tout dans le début de l’hiver, c’était la fraîcheur de l’air (qui exigeait pratiquement que l’on porte des pulls tricotés) et le fait que les New-Yorkais d’ordinaire si sérieux – dans la rue, dans les ascenseurs, dans les métros – étaient soudain prêts à risquer un sourire.
    À communiquer avec un étranger.
    À poser enfin les yeux sur les autres après avoir évité de croiser leur regard pendant toute l’année.
    Ce qui contribuait aussi largement à son bonheur, c’était le prétexte idéal – l’occasion tant attendue – que fournissaient les fêtes pour faire des gâteaux.
    Des gâteaux sablés, fondants et friables, des scones fourrés à la glace au chocolat et à l’orange, des gâteaux à la crème fouettée parfumée à la vanille, des tartelettes au beurre : de novembre à décembre, il n’était question que de mélanger les ingrédients, que de fouetter les crèmes, que de pétrir des pâtes et que de goûter.
    Même si elle n’avait passé qu’un semestre à l’école de pâtisserie, Dakota était impatiente de tester les nouvelles techniques qu’elle avait apprises.
    Pourtant, elle n’avait pas pris la peine de réfléchir à ce qu’elle ressentirait en abaissant au rouleau une pâte, en épluchant des fruits, en préparant un repas dans la maison de son enfance. Elle ajusta sur ses épaules son sac à dos bien rempli, un sac de provisions dans chaque main, et monta l’escalier assez raide jusqu’au deuxième étage où se trouvait désormais le petit appartement de Peri, juste au-dessus de la boutique de fils à tricoter que sa mère avait ouverte des années auparavant. La minuscule boutique, dont les étagères étaient bourrées à craquer de fils à tricoter duveteux, rugueux ou au contraire satinés et doux, et dont les murs représentaient un kaléidoscope de pastels apaisants et de teintes somptueuses évoquant l’éclat de pierres précieuses, cette boutique même que Georgia Walker avait léguée à sa fille unique et que Dakota avait fini par apprécier à sa juste valeur.
    Les portes du placard blanc grincèrent bruyamment lorsqu’elle les ouvrit. Elle fut surprise non par leur bruit désagréable, mais parce qu’elle réalisa en cet instant qu’elle avait oublié les caprices de cette cuisine si particulière. Au même instant, des pelotes de laine en surnombre s’échappèrent des étagères dans une cascade de bordeaux et de bleu cobalt, de laine et d’acrylique, de laine fine ou de laine sport.
    Elles tombèrent d’abord sur les sacs de provisions que Dakota venait de poser sur le bar avant d’aller rebondir sur le sol vinyle imitation carrelage.
    Après coup, une petite pile de cachemire prune dégringola sans bruit, frôla la tête de Dakota, puis alla atterrir directement dans le minuscule évier en inox.
    « Ce n’est pas une cuisine ! cria la jeune fille en écartant les bras autant que le lui permettait son lourd manteau blanc pour tenter de contenir les pelotes et la nourriture et d’empêcher le tout de passer par-dessus bord. C’est un entrepôt ! »
    Elle hésita. Elle voulait en fait juste trouver un saladier pour y empiler les pommes qu’elle avait achetées et elle était entrée dans la coquerie de Peri comme si elle était en mode automatique. Tout en passant en revue les tâches qu’elle avait à accomplir, Dakota avait distraitement repris ses anciens réflexes et s’était rendue directement là où sa mère rangeait la vaisselle à l’époque où les deux Walker vivaient dans cet appartement. Et que trouva-t-elle à la place ? Des aiguilles à tricoter de toutes tailles et de tous bois empilées dans le tiroir contenant autrefois les assiettes, et des pelotes de laine dans les placards où elle s’attendait à trouver les plats.
    Elle n’osait même plus risquer un coup d’œil dans le four maintenant que Peri vivait ici.
    Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait plus cuisiné dans cet endroit, qu’elle n’avait plus préparé de muffins à l’orange et aux myrtilles pour les amies de sa mère, les membres fondateurs du Club des tricoteuses du vendredi soir.
    « Sept ans », s’étonna Dakota à voix basse bien que personne ne pût l’entendre. Sept ans qu’elle ne s’était pas affairée dans cette cuisine après avoir terminé ses devoirs, sept ans qu’elle n’avait pas travaillé le beurre ramolli et le sucre tout en réfléchissant aux ingrédients qu’elle allait choisir pour parfumer les gâteaux de la semaine.


    [1] Tous les ans depuis 1924, le grand magasin Macy’s organise une grande parade en musique le matin de Thanksgiving, en général le long de Broadway et de la 34e Rue. (NDT)



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  • La villa des secrets

    Rosanna Ley

    Parution : 10 Avril 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    1
    Tess n’ouvrit la lettre que bien plus tard, lorsqu’elle fut assise sur la plage.
    Dans la précipitation qui avait précédé son départ au travail, ce matin-là, elle s’était à peine arrêtée sur l’enveloppe, s’étant contentée de la ramasser sur le paillasson avant d’embrasser sa fille Ginny et de lui souhaiter une bonne journée.
    Elle sortit enfin la lettre de son sac, y lut son nom… « Mlle Teresa Angel », et son adresse inscrite en gros caractères gras. Affranchie et oblitérée à Londres.
    Ginny était partie au lycée – toute en longues jambes, jean et tee-shirt rouge, yeux et cheveux noirs – tandis que Tess s’était rendue à la compagnie des eaux, où elle travaillait au service « Informations client ».
    /> Un euphémisme pour « Réclamations », car, franchement, qui avait besoin de ce genre d’informations ? (« Vous tournez le robinet, ça coule ; mais autant boire de l’eau en bouteille, si vous voulez mon avis. »)
    C’était sa pause déjeuner, et, comme elle le faisait souvent, elle était venue manger son sandwich sur Pride Bay, au bord de la mer, à cinq minutes en voiture. La brise accompagnait ce jour de début de printemps ; elle s’était donc elle aussi mise en sandwich entre une rangée de cabines de plage aux tons pastel et le haut mur de minuscules cailloux orange de Chesil Beach, dans l’ouest du Dorset. Cela permettait à Tess de profiter des remous de la mer tout en étant protégée. Elle ne retournerait pas travailler avant quatorze heures trente. Elle étira ses jambes. Les horaires variables, quelle merveilleuse invention !…
    Tess glissa le doigt sous le rabat de l’enveloppe et la déchira avant d’en sortir une épaisse feuille de papier blanc crème qui lui donnait presque envie de la manger.
    « Chère Mlle Angel, lut-elle. Nous vous écrivons afin de vous informer… » Ses yeux parcoururent le texte en diagonale. « … suite à la perte tragique d’Edward Westerman. » Edward Westerman ? Tess fronça les sourcils, interdite. Connaissait-elle un Edward Westerman ? Elle était sûre que non. Connaissait-elle même quelqu’un qui venait de mourir ? Non plus. Aurait-on contacté la mauvaise Teresa Angel ?… C’était peu probable. Elle poursuivit sa lecture. « Concernant le legs… » Le legs ? « À la condition que… » Le cerveau de Tess bouillonnait… La Sicile ?…
    Tess termina la lettre avant de la lire une nouvelle fois. Des papillons s’étaient mis à voleter dans son ventre, puis une vague de pure adrénaline l’avait envahie… Elle n’arrivait pas à y croire. Elle posa les yeux sur la mer. La brise y formait désormais des lames gris olive.
    Elle devait forcément être en train de rêver. Elle reprit la lettre et la lut une nouvelle fois tout en terminant son sandwich.
    Eh bien… Qu’est-ce que sa mère allait en penser ?… Tess secoua la tête. Cela ne servait à rien d’y réfléchir. C’était une erreur. Ça devait forcément être une erreur.
    Le ciel se couvrait, et Tess frissonnait malgré le châle de laine dont elle s’était enveloppée par-dessus sa veste de travail en sortant de la voiture, au port. Elle jeta un œil à sa montre : elle devait y aller. Mais si c’était vrai… Si ce n’était pas une mauvaise blague, alors… La Sicile…
    Tess enfonça la lettre dans son sac et tenta de rassembler tous les éléments dans sa tête. Flavia, sa mère minuscule mais au tempérament explosif, était sicilienne – bien qu’elle ait quitté son foyer peu après ses vingt ans.
    Tess aurait aimé savoir pourquoi. Elle avait souvent essayé de lui tirer les vers du nez, mais Muma avait toujours refusé de parler de sa vie en Sicile.
    Avec un sourire, Tess se leva et ramassa son sac. Elle l’adorait, mais Muma était têtue, et la Sicile, un sujet tabou.
    Tess s’efforça de se rappeler les quelques détails qu’elle avait réussi à obtenir au fil des ans. La famille de sa mère avait vécu dans une petite maison de pierres, lui avait-elle appris un jour, sur les terres d’un endroit qu’on appelait « Grand Villa ». Le propriétaire était un Anglais, si sa mémoire était bonne. Pouvait-il être l’Edward Westerman dont on lui parlait dans sa lettre ? Elle calcula alors et en conclut que, s’il s’agissait bien de lui, cet Edward Westerman était mort à un âge avancé.
    Mais pourquoi aurait-il ?… Elle s’arrêta pour vider ses chaussures des minuscules cailloux qui s’y étaient glissés. Ce n’était pas facile d’affronter Chesil Beach en talons, même si Tess y était habituée. Elle partit en direction du port, passant devant les kiosques aux couleurs criardes qui proposaient des fish and chips, des barbes à papa et des glaces, puis devant les bateaux de pêche sur lesquels on avait pendu les filets pour les faire sécher.
    L’odeur des poissons évidés y était entêtante. Malgré son nom, Pride Bay[1] n’avait pas de quoi s’enorgueillir. Mais ce lieu faisait partie de son enfance, et Tess s’y sentait chez elle. Par-dessus tout, c’était au bord de la mer. Et elle avait ça dans le sang, elle y était accro.
    Elle se repassa mentalement le contenu de la lettre jusqu’à la voiture et, dès qu’elle fut assise sur le siège conducteur de sa Fiat 500, elle la récupéra, l’ouvrit en la lissant et s’empara de son portable. Il n’y avait qu’un moyen de vérifier.
    — Bonjour, Teresa Angel à l’appareil, dit-elle à la femme qui répondit. Vous m’avez écrit.
    Tess repartit au travail en mode automatique, ressassant la conversation qu’elle venait tout juste d’avoir. C’était le genre de choses qui pouvait changer une vie. Mais… Elle tenta de se raisonner.
    Elle avait trente-neuf ans et avait-elle envie de changement ? Cette idée pouvait s’avérer terrifiante. La vie de sa fille se modifiait à une vitesse incroyable, et Tess avait déjà du mal à s’y faire. Après tout, que deviendrait-elle si Ginny partait dans une université à des centaines de kilomètres de là, puis émigrait à Katmandou ?
    Mais d’un autre côté… Qu’arriverait-il si sa vie n’évoluait pas ? Si Robin, son amant, ne quittait jamais Helen, sa femme froide et fragile, malgré ses éternelles promesses ? Si elle devait passer le restant de son existence à gérer les plaintes d’une compagnie des eaux ? C’était inconcevable.
    2
    Tess passa devant Jackaroo Square, orné de pots de géraniums rouges et blancs, puis devant le Centre Art déco. Le centre-ville était un peu tristounet, mais il s’animait un samedi sur deux avec le marché fermier et les représentations de danse Morris. Il fut un temps où la ville vivait du métier de cordage, mais aujourd’hui, la plupart des usines avaient été transformées en appartements, en bureaux ou en magasins d’antiquités.
    La Sicile… Elle secoua la tête, incrédule, tout en tournant à droite et en se garant derrière l’immeuble de la compagnie des eaux. Puis elle marcha jusqu’à l’entrée principale, de l’autre côté du bâtiment. Elle devrait appeler sa mère en premier. Hmm… Tess sortit son portable et sélectionna Robin. Mieux valait l’apprendre en face à sa mère. Mais il fallait absolument qu’elle le dise à quelqu’un tout de suite.
    — Salut, toi…
    Tess aimait la façon sensuelle dont il lui parlait. C’était comme s’il s’apprêtait à lui retirer ses vêtements un à un. Elle frissonna.
    — Tu ne devineras jamais ce qui m’arrive.
    — Quoi ? rit-il.
    — J’ai reçu une lettre ce matin. D’un notaire londonien.
    — Ah oui ? Bonne ou mauvaise nouvelle ?
    Tess sourit. Elle devait retrouver Robin après le travail, car, le jeudi, Ginny rentrait tard du lycée. Deux fois par semaine, c’était leur moyenne ; trois, c’était bien ; quatre, sans précédent. Tout le temps qu’ils passaient ensemble filait à une vitesse folle. Parfois, Tess se disait que, si elle n’avait pas d’horaires variables, ils ne se verraient jamais, ne partageraient jamais leurs déjeuners tardifs du lundi (où ils faisaient l’amour) ou leurs fins de journée le jeudi (qu’ils consacraient à la même activité). Comment pourraient-ils gérer leur relation ? Mais il était hors de question de s’attarder là-dessus maintenant.
    — Bonne, je crois, répondit-elle.
    — J’adore les bonnes nouvelles ! lança-t-il, un sourire dans la voix. Dis-moi tout !
    Elle l’imaginait en train de gribouiller sur son agenda, à la page du jour… Peut-être une tête de poisson qui laisse échapper des bulles. Il s’était mis à agir ainsi à partir du moment où elle s’était inscrite à son premier cours de plongée. D’après elle, cela voulait dire qu’il était un peu jaloux. Ce qui ne lui déplaisait pas.
    — On m’a légué une maison, annonça-t-elle.
    Elle pouvait enfin le dire à voix haute. Elle alla s’asseoir sur le muret, à côté des hortensias. Elle aimait la façon dont la brise la pinçait, comme si elle cherchait à la réveiller : « Hé ! C’est le printemps. C’est l’heure du changement… »
    — Quoi ?
    — On m’a légué une maison, répéta-t-elle. En Sicile.
    Oui, c’était vrai, elle ne rêvait pas.
    — En Sicile ? s’étonna-t-il.
    Elle ne pouvait pas lui en vouloir d’être surpris. Elle-même ne parvenait toujours pas à se faire à l’idée. Pourquoi Edward Westerman lui aurait-il légué sa maison ? Elle ne le connaissait même pas. Et que ferait-elle d’une villa en Sicile ? On ne pouvait pas dire que ça collait parfaitement avec son quotidien. Sa vie était dans le Dorset, après tout. Avec Ginny. Avec sa mère et son père, qui ne vivaient qu’à quelques rues de sa maison victorienne, à Pridehaven. Et avec Robin – du moins, quand c’était possible.
    — Oui, dit-elle. Une villa en Sicile.
    « Grand Villa »… Était-elle si énorme que ça ?
    — Tu plaisantes, Tess ?
    — Je te jure que non, répondit-elle en se convainquant elle-même. Je sais que c’est bizarre, mais quelqu’un me l’a léguée dans son testament.
    — Mais qui ?… demanda-t-il. Un vieil admirateur ?
    Robin avait dix ans de plus qu’elle. Était-il lui aussi un vieil admirateur ? C’est ce que penserait Ginny. Si elle était au courant.
    — Un homme que je n’ai jamais rencontré de ma vie. Edward Westerman.
    Son nom avait une consonance plutôt romantique. Elle expliqua à Robin le peu de choses qu’elle avait apprises jusqu’ici.
    — La vache, chérie ! lança-t-il.
    — Et ce n’est pas tout.
    Tess changea de position sur le muret. Et songea, maussade, au travail qui l’attendait à l’intérieur.
    — Il y a une condition, annonça-t-elle.
    Le notaire lui avait signalé que c’était une clause du legs. Évidemment, la vie regorgeait de ce genre de « surprises ». Faites un enfant à un homme en qui vous avez toute confiance, et il vous quittera pour fuir en Australie. Rencontrez quelqu’un de séduisant, sexy et drôle, tombez amoureuse de lui, et il sera marié… à quelqu’un d’autre.
    — Laquelle ?
    Robin semblait être dans le même état de choc que Tess.
    — Je dois aller là-bas.
    — En Sicile ?
    — Oui. Je dois visiter la propriété. Avant de pouvoir...
    Elle hésita. « En disposer », avait formulé le notaire.
    — La vendre, dit-elle.
    Combien pourrait-elle rapporter, de toute façon ? De quoi rembourser son emprunt immobilier ? De quoi lui payer quelques vacances ? De quoi changer sa vie ?…
    La Sicile… Elle semblait presque l’appeler. Être attirée par un lieu chaud et ensoleillé n’avait rien de surprenant en soi, mais Tess avait été élevée par Muma, dont le regard s’assombrissait de douleur ou de colère, ou des deux, si vous lui parliez de son pays natal, de son enfance, de ses parents, de sa vie là-bas. Vous n’aviez pas d’autre choix que de vous résigner : la Sicile était un territoire interdit. Mais Tess était en train de réaliser qu’en vérité…, elle ne s’était jamais vraiment résignée. Et déjà, une pensée, un espoir, une idée batifolait dans son esprit. Elle sentait de nouveau cette nervosité grandissante, ces papillons qui voletaient dans son ventre, ce frisson.
    — Eh bien ! lança Robin.
    Tess observa une abeille qui fonçait vers les primevères jaunes regroupées devant les hortensias. Elle y plongea la tête la première.
    — Je sais.
    Oui, c’était ahurissant. Mais il y avait également cette mystérieuse clause qui l’intriguait. Elle devait aller voir la villa avant qu’elle ne lui appartienne officiellement. Pourquoi ?…
    — Tu vas partir en Sicile, alors ?
    — Mmm.
    Rien ne l’en empêchait, à part ce que pourrait lui dire Muma, évidemment. Il lui restait des congés à prendre, et Ginny… Ginny serait sûrement ravie d’avoir la maison pour elle toute seule une semaine entière ! L’espace d’un instant, elle s’imagina la musique à plein volume, les amis envahissant la maison, et Ginny sortant dès qu’elle le désirait et pour aussi longtemps qu’elle le désirait, alors qu’elle était censée réviser. Tess demanderait à son amie et voisine Lisa de garder un œil sur elle. Avec Lisa et ses parents tout près, on avait peu de chances d’assister à un drame…


    [1]Littéralement : « la baie de la fierté ». (NDT)



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  • Secrets d'ombres

    Marina Anderson

    Parution : 10 Avril 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015

    BienveA 23 ans, Harriett s'ennuie. Avec un travail tranquille et garanti, l'existence lui semble bien trop fade. Pour mettre un peu de piment dans sa vie, elle se dit que c'est maintenant ou jamais. Et l'expérience va aller bien au-delà de ses espérances ! Répondant à une petite annonce, Harriett est engagée comme assistante par une actrice mondialement célèbre. La jeune femme découvre alors que la merveilleuse star a des secrets... inavouables. Et elle est prise au piège d'un drame très privé qui la plonge dans le monde inconnu et intense de l'obsession et de la soumission. Et, progressivement, Harriett découvre ses propres désirs avec une intensité qu'elle n'aurait jamais imaginé... Une femme prête à toutes les expériences : l'envoûtement d'un univers sensuel et intense.

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  • Le club des tricoteuses du vendredi soir

    Kate Jacobs

    Parution : 6 Octobre 2010 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Débutante
    Ce n’est pas parce que vous voyez un modèle que vous saurez immédiatement comment le réaliser. Procédez par étapes : ne vous fiez pas aux personnes qui ont un niveau bien supérieur au vôtre. Lorsque vous entreprenez quelque chose, ou que vous n’avez pas pratiqué une activité depuis longtemps, vous avez sans doute le sentiment que vous n’y arriverez jamais. Le moindre faux pas peut vous donner une bonne raison de tout laisser tomber. Vous enviez toutes les personnes qui semblent savoir ce qu’elles font. Qu’est-ce qui vous pousse à continuer alors ? La certitude qu’un jour vous serez comme elles : élégante, compétente, confiante, expérimentée. Et vous avez raison. Tout ce dont vous avez besoin, c’est d’une bonne dose d’enthousiasme. D’un peu de courage. Et, toujours, de beaucoup d’humour.
    1
    La boutique de fils à tricoter Walker & Fille était fermée à présent ; Dakota se tenait au milieu du magasin de laines de Manhattan et se débattait avec du ruban adhésif. Elle avait passé plus de vingt minutes à essayer d’envelopper une poussette pour jumeaux en toile Peg Perego avec un papier-cadeau jaune chatoyant. Malheureusement, le carton ne cessait de glisser sur le sol de la boutique et de s’échapper du papier qui semblait se déployer sur des kilomètres tout en se froissant et en se déchirant au moindre mouvement.
    Quel désastre ! Il aurait été beaucoup plus simple de fixer un ballon sur le carton d’emballage, pensa Dakota, mais Peri avait bien insisté pour que tous les présents soient emballés et ornés de rubans.
    Des cadeaux, dans du papier représentant des lapins ou des animaux de la jungle, étaient entassés sur la table en bois robuste qui trônait au centre du magasin. Les casiers contenant les écheveaux de laine avaient été rangés, si bien qu’il ne manquait pas une teinte, du rouge framboise au vert céleri. Peri avait également pensé à une série de devinettes qui allaient certainement faire grincer des dents (devinez combien le bébé pèsera à la naissance ; goûtez différents plats pour bébés et essayez de déterminer leur parfum ; estimez la taille du ventre de la mère). Si la mère de Dakota avait été là, elle aurait certainement secoué la tête. Georgia Walker n’avait jamais été une adepte des jeux ridicules.
    « Tu vas voir, on va bien s’amuser, dit Peri tandis que Dakota protestait. On n’a pas fait une telle fête en l’honneur d’un bébé depuis que Lucy a accouché de Ginger il y a cinq ans. Et qui n’aime pas les baby showers ? Toutes ces grenouillères et ces adorables sorties de bain avec des oreilles d’animaux. Moi, ça me donne la chair de poule. Tu n’aimes pas ?
    — Euh… non, dit Dakota. Vraiment pas. Mes amies et moi sommes un peu trop occupées par nos études. » Les mains posées sur la taille de son jean bleu indigo, elle regardait Peri qui feignait de ne pas remarquer les paquets désastreux qu’elle avait faits. La poussette ressemblait à une banane jaune géante. Une banane déchirée, ratatinée. Dakota était une jeune femme superbe, à la peau mate et lisse. Elle avait hérité des longs cheveux sombres et bouclés de sa mère. Pourtant, elle avait gardé une allure un peu dégingandée, comme si elle n’était pas encore très à l’aise avec la transformation de sa silhouette. À dix-huit ans, elle continuait à changer.
    « Dieu merci », répondit Peri tout en essayant discrètement d’ôter le scotch du papier-cadeau pour reprendre les bords. Qu’il s’agisse de gérer la boutique ou de concevoir des sacs à main pour son propre compte, Peri abordait désormais toutes ses activités avec le maximum de précision. Georgia avait été une excellente formatrice et c’est en la voyant travailler qu’elle avait appris à gérer un commerce, deux commerces même. Sa propre société de sacs à main, Peri Pocketbook, ainsi que la boutique de Georgia.
    Pourtant, Peri avait le sentiment de s’être beaucoup investie, depuis le décès de Georgia, pour que les choses suivent leur cours, et à présent qu’elle approchait de la trentaine, elle commençait à ressentir le besoin de bouger. Dans quelle direction ? Elle l’ignorait encore. Elle était cependant sûre d’une chose : Walker & Fille ne pourrait pas survivre sans elle.
    Parfois, c’était un peu frustrant de travailler si dur pour un commerce qui appartenait en grande partie à quelqu’un d’autre. C’était sa boutique sans l’être vraiment au bout du compte.
    Il faut dire que, depuis un an environ, Dakota se désintéressait de plus en plus du magasin. Elle arrivait le samedi en maugréant et était systématiquement en retard. On aurait même dit parfois qu’elle était tombée du lit et qu’elle avait tout simplement enfilé les premiers vêtements à sa portée. Ce n’était plus comme lorsqu’elle était tout juste adolescente et semblait vraiment apprécier le temps qu’elle passait à la boutique. Pourtant, il y avait de brefs instants où son attitude blasée disparaissait et où Peri reconnaissait les murmures de la petite fille aux grands yeux et aux commentaires ironiques qui aimait faire des gâteaux et qui pouvait passer des heures à tricoter avec sa mère dans l’arrière-boutique ou dans l’appartement qu’elles occupaient au-dessus du magasin de laines.
    La boutique était située à l’angle de la 77e Rue et de Broadway, juste au-dessus du deli de Marty, au milieu de magasins et de restaurants de l’Upper West Side à Manhattan. C’était un quartier agréable de la ville, à quelques rues seulement de la verdure de Central Park et de la fraîcheur du fleuve Hudson dans la direction opposée. Certes, il y avait beaucoup de bruit : les klaxons des taxis, le grondement du métro sous les rues, le claquement des talons sur les trottoirs et les bribes de conversations au téléphone. C’était justement ce brouhaha qui avait plu à Georgia Walker lorsqu’elle s’était installée ici. Ça ne la dérangeait pas d’entendre le klaxon du camion qui livrait les canettes de Coca-Cola au deli de Marty à 5 heures du matin. Ce qui lui importait, c’était d’être au centre de l’action et de montrer à sa fille un monde qu’elle n’aurait même pas osé imaginer lorsqu’elle était enfant, elle qui avait grandi dans une ferme en Pennsylvanie.

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  • Le jeu des sensations

    Indigo Bloome

    Parution : 29 Mai 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Prologue
    Si, à l’époque, j’avais su ces choses, est-ce que la situation serait différente aujourd’hui ?
    Je ne sais pas très bien pourquoi, ni comment ma vie s’est transformée de façon aussi rapide et radicale, mais elle se poursuit comme si rien n’avait changé.
    Tout a commencé par un week-end qui, peut-être, avec le recul, n’aurait jamais dû avoir lieu, mais au fond de moi, j’ai le vague sentiment que tout était écrit d’avance…
    Je me retrouve au cœur d’un tourbillon psychologique et sexuel, qui a foncé sur moi sans un seul avertissement ni avis de tempête. Ou bien peut-être n’en ai-je pas vu les signes ?
    De toute façon, ce qui est fait est fait, et ce qui arrivera arrivera. J’ignore simplement comment les choses vont se terminer ou si je vais survivre à ce périple.
    Première partie
    Souciez-vous de ce que pensent les autres et vous serez toujours leur prisonnier.
    Lao Tseu
    Alexa
    Me voilà assise dans le salon VIP de l’aéroport, une grande première pour moi, avec mon verre de champagne Taittinger offert par la compagnie. Je grignote des anneaux de calamar marinés dans du citron vert, du sel et du poivre. Je me cale contre le dossier du somptueux canapé et je regarde la pièce qui m’entoure : un mobilier moderne et épuré, une lumière tamisée, et tout le confort moderne imaginable.
    La vie est belle. Non, la vie est géniale, vraiment géniale. Je suis quand même surprise que tout se soit aussi bien passé. Robert et moi nous entendons à merveille depuis que nous avons parlé honnêtement de nos sentiments l’un pour l’autre. Nous nous sommes vraiment concentrés sur le bien-être des enfants, et je suis persuadée que cela a été bénéfique pour eux. Mes petits mangeurs de Vegemite nagent dans le bonheur et, chaque fois que je pense à eux, je souris. J’aimerais dire la même chose de certaines de mes amies qui sont complètement désorientées et angoissées par les changements subits survenus dans ma vie. Il faut bien reconnaître qu’il s’agit d’un retournement de situation des plus étranges : je rentre d’un déplacement professionnel avec un nouvel (ex-)amant, je me sépare de mon mari tout en continuant à vivre sous le même toit que lui, dans la bonne humeur, et j’ai désormais une carrière internationale pour échapper de temps à autre à la vie quotidienne en Tasmanie. C’est vrai qu’en y réfléchissant, tout cela paraît complètement irréel et trop bizarre pour mettre des mots dessus. C’est pourquoi je comprends qu’une petite communauté très unie ne puisse s’empêcher de parler de cette situation scandaleuse. Pourtant, je ne peux pas rester insensible aux commentaires blessants et sarcastiques concernant mon week-end illicite. Le pire, ce sont les ricanements, les murmures en petits groupes, les haussements de sourcils quand je dépose Elizabeth et Jordan à l’école.
    Ce sont les non-dits qui m’affectent le plus. Pourquoi les gens ne peuvent-ils pas être francs et avoir le courage de leurs opinions ? Ou alors, pourquoi ne peuvent-ils pas garder leur avis pour eux et se taire plutôt que de tenter d’échanger des commérages plus méchants les uns que les autres devant le portail de l’école ?
    À vrai dire, je l’ai bien cherché. J’aurais pu ne rien dire du tout… Est-ce que je regrette d’avoir tout raconté ? Je ne pense pas… Rien de tel que de partager avec mes amies les plus proches l’excitation, les émotions et l’émerveillement, les sensations incroyables que j’ai éprouvées au cours des derniers mois depuis que je me suis lancée dans cette aventure. Certes, pour des raisons évidentes, j’ai dû rester évasive. Il faut bien reconnaître qu’elles m’ont aidée à ne pas sombrer dans la folie, et je leur en suis reconnaissante. Je doute de toute façon qu’elles puissent croire à ma version de la réalité ; j’en ai moi-même du mal. Dès qu’une femme devient mère, elle est obligatoirement confrontée à l’espèce de la planète la plus impitoyable qui soit dans ses jugements : les autres mères. De l’allaitement et la nourriture à la discipline, en passant par l’apprentissage de la propreté, aucune n’est à court d’opinions et d’arguments. C’est comme si le fait de devenir mère nous donnait le droit de partager notre expérience et nos connaissances avec des mères moins expérimentées que nous, qui nous semblent avoir un besoin urgent et désespéré de puiser dans notre fabuleux savoir.
    Je me suis moi-même aventurée sur ce terrain à l’occasion, je ne peux le nier. Si nous sommes si enclines à prodiguer nos conseils sages et avisés, c’est sans doute pour flatter notre ego (et pour nous persuader que nous suivons la bonne route en tant que parents), mais aussi pour nous rassurer les unes et les autres quant aux combats que nous menons et aux écueils que nous rencontrons. Cela dit, je ne pense pas qu’il y ait un autre groupe dans la société capable de nous apporter autant d’aide dans le besoin, mais c’est parfois au prix de jugements catégoriques et implacables.
    Les visages bouleversés de mères qui sont venues dans mon cabinet me reviennent sans cesse à l’esprit : des femmes égarées, en quête de mécanismes d’adaptation pour affronter les pièges tendus par les autres mères, auxquels personne ne les avait préparées. Aujourd’hui, c’est moi qui fais les frais de leurs commérages et commentaires acerbes : suis-je encore une bonne mère ? Apparemment, je l’étais avant cette fameuse semaine, mais à présent ? Qui sait ? Et je ne fais qu’empirer les choses en partant de nouveau, cette fois, pour Londres et pour deux semaines avec cet homme ! Comment puis-je encore me regarder dans une glace ? À l’évidence, seule une mauvaise mère peut être capable d’un tel acte, même si c’est pour le travail. Les jugements seraient-ils moins sévères si je partais faire du yoga pendant dix jours avec des amies pour profiter d’un repos et d’une détente bien mérités, loin des tracas quotidiens. Mon choix serait-il pour autant mieux compris des autres ? Je sais au fond de moi que je suis une bonne mère, que j’aime mes enfants inconditionnellement et qu’ils m’aiment de la même façon en retour. Ils me disent tous les jours que je suis « terrible », ce qui doit bien compter pour quelque chose, non ?
    Les pères, de leur côté, se sont montrés solidaires. Ils ont soutenu Robert, mais ils ne savent sans doute rien de son désir d’explorer ses tendances homosexuelles. Cela changerait-il quelque chose ? Je suis heureuse qu’il prenne un peu de temps pour lui après mon retour ; je pense que c’est exactement ce dont il a besoin avant de franchir cette nouvelle étape dans sa vie. Imaginez les ragots si un homme emménageait chez nous… Quel scandale ! Je ne peux m’empêcher de pouffer en y pensant ! En tout cas, ça le regarde, et je respecterai son choix qu’il décide ou non de parler des changements dans sa vie à son entourage.
    Je secoue la tête pour chasser ces pensées stériles. Quelle perte de temps que de ressasser les réactions et le comportement des autres ! Chacun a le droit d’avoir son avis. Ce n’est que la façon de l’exprimer qui peut être vexante. Il me reste quelques minutes avant l’embarquement, et je serai alors injoignable pendant le long vol jusqu’à Londres, avec une courte escale à Singapour. Je décide de profiter pleinement de ces derniers instants et je prends une photo du décor somptueux qui m’entoure pour l’envoyer à Jeremy en guise de « remerciements pour ma nouvelle vie ». Je joins à la photo un message avec plein de bisous et de caresses. Quelques gorgées de champagne plus tard, mon portable sonne et c’est lui.
    — Salut. Quelle surprise !
    — Salut, ma chérie ! Je suis vraiment impatient de te revoir.
    Sa voix est grave et provoque un frisson délicieux en moi.
    — Moi aussi.
    J’ai l’impression que ça fait une éternité que ses mains magiques n’ont pas touché ma peau.
    — Je suis ravi que tu apprécies le salon VIP.
    — Oui, j’apprécie vraiment, mais je serais encore plus heureuse si tu étais à mes côtés.
    — Il ne reste plus très longtemps à attendre. Je devrais arriver à Londres environ douze heures après toi. Je fais le voyage avec Sam.
    — Oh ! Il est avec toi ? Super.

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  • Les 50 ménagères de Gray

    James Lee

    Parution : 3 Avril 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Un
    Installée devant le miroir de la salle de bains, Frances Niels retirait une à une les minces tranches de concombre qui avaient recouvert son visage toute la nuit. Le légume avait mariné pendant de longues heures et une odeur aigre s’en échappait.
    Un petit bruit de succion accompagnait chaque tranche ôtée. Puis, elle commença à se débarrasser de ses bigoudis qu’elle avait trop serrés et qui lui faisaient souffrir le martyre. Frances détestait ce rituel, mais c’était le prix à payer pour être… laide.
    En effet, à quarante-deux ans, elle était remarquablement conservée. Sa peau était toujours douce et tendue. Seules quelques petites pattes-d’oie charmantes étaient visibles au coin de ses yeux verts d’eau.
    Non, Frances n’avait nullement besoin de soins du visage pour avoir une belle peau, pas plus qu’elle ne nécessitait ces horribles bigoudis, qui lui donnaient un air de sorcière de conte de fées, pour entretenir une chevelure naturellement ondulée. Si elle s’infligeait ce désagréable rituel de temps à autre, c’était pour déplaire à son mari.
    En effet, Bill, qu’elle avait épousé au sortir du lycée, prenait sa soirée pour faire un poker avec ses amis une fois par semaine.
    Et, une fois par semaine, au cours de sa partie, il descendait quantité de bières, puis, vers la fin de la soirée, leur hôte, Marc, qui organisait les fameuses parties, sortait un bon bourbon qu’il faisait acheminer directement depuis le Kentucky où l’un de ses cousins produisait, semble-t-il, un véritable nectar. Nectar dont les joueurs se servaient une longue rasade en fumant un cigare avant de regagner leurs foyers.
    Aussi, une fois par semaine, Bill rentrait légèrement ivre à la maison. Ivre… et égrillard. L’alcool avait sur lui l’effet d’un puissant aphrodisiaque, et il n’hésitait pas à se ruer sur son épouse dès qu’il passait la porte pour tenter de lui faire l’amour, à la hussarde, sans aucun ménagement.
    Or, non seulement Frances détestait tout particulièrement faire l’amour sans un minimum de romantique préparation, mais, de plus, elle avait une profonde aversion pour les effluves d’alcool et de cigare qui accompagnaient son époux comme un halo fétide.
    Aussi, après avoir cédé une ou deux fois, puis avoir fait subir à son mari d’humiliantes rebuffades, qui le mettaient d’une humeur massacrante pendant plusieurs jours, Frances avait fini par trouver sa parade : bigoudis-concombre, robe de chambre en acrylique rose boulochant et grosses chaussettes montantes.
    Depuis, Bill allait directement faire un tour dans la salle de bains et y restait le temps de calmer tout seul sa libido avant de rejoindre son épouse dans le lit conjugal. Et c’était très bien comme ça.
    Frances n’avait, de toute façon, jamais été très portée sur la chose. Elle avait fait mariner son futur époux pendant deux longues années au début de leur relation et n’avait accepté de céder à une première relation sexuelle que le soir du bal de promo, à la fin de la terminale, comme nombre de ses congénères.
    Ce soir-là, Bill avait loué un smoking blanc pour l’occasion et s’était rendu chez les parents de Frances pour aller chercher la jeune fille, dix-huit ans à peine, afin de l’emmener vers ce rituel de passage que constituait le bal de fin d’année, marquant la sortie du lycée et le début d’une autre vie.
    Tous deux savaient alors déjà qu’ils n’iraient pas à la faculté, qu’ils resteraient l’un et l’autre dans cette bonne vieille ville de Gray pour se marier et avoir des enfants. Frances voyait son avenir tout tracé, elle épouserait Bill, puisqu’elle l’aimait, qu’ils avaient les mêmes désirs et que le jeune homme dirigerait la boutique de bricolage de son père lorsque ce dernier prendrait sa retraite.
    D’ici là, Bill allait entrer comme simple employé dans le magasin, apprendre le métier, gravir chaque échelon pour ensuite succéder brillamment à son père, exactement comme l’avait fait ce dernier avant lui. Frances resterait à la maison et s’occuperait des enfants. Voilà la vie qui les attendait, douce et sans surprise.
    Aussi, lorsque vers deux heures du matin, après le bal, Bill avait arrêté la voiture près de l’océan, Frances savait ce qu’il lui restait à faire : céder à Bill, lui offrir sa virginité et sceller à tout jamais une union qu’ils avaient tout deux depuis longtemps décidée. Un pacte en quelque sorte. C’est à l’arrière de la voiture du père de Bill, une impressionnante Chrysler aux sièges en cuir rouge, qu’elle s’était abandonnée à l’étreinte maladroite de son futur époux.
    Le jeune homme était fébrile et semblait avoir aussi peu d’expérience qu’elle. Ses mains étaient moites et faisaient crisser le cuir des banquettes.
    Un bruit ridicule de flatulence qui les fit rire et les arrêta un temps dans leur élan. Puis Bill reprit ses baisers, d’abord en douceur, puis avec une sorte de passion que Frances n’avait jamais connue chez lui. Bill haletait, transpirait, soufflait en même temps qu’il l’embrassait, faisant passer son haleine dans les narines de Frances. Il lui dévorait littéralement la bouche.
    Frances, bien qu’effrayée (ou gênée, aujourd’hui elle n’est plus certaine de ce qu’elle avait ressenti ce soir-là) par le désir de Bill, se mit au diapason, soupirant d’une façon qu’elle trouvait grotesque, mais qui avait semble-t-il sur son partenaire un effet particulièrement excitant. Il avait le regard fou, brillant, ses yeux possédaient une expression sauvage qu’elle ne lui connaissait pas.
    Bill avait alors grossièrement relevé sa robe en taffetas et avait glissé la main dans sa culotte. La jeune fille ne voyait plus rien de ce qui se déroulait dans la zone sud de son anatomie.
    Bill, dans son empressement à s’occuper de ce qu’il convoitait depuis deux longues années comme le plus beau et mystérieux des trésors ne s’aperçut pas que la robe de Frances lui était remontée au-dessus de la tête, lui cachant ainsi totalement le paysage…
    Bill arracha plus qu’il n’ôta le slip de sa fiancée et la pénétra d’un coup. Frances poussa un petit cri, que son cher fiancé pensa de plaisir, mais qui en réalité était de douleur. Puis, sans même avoir le temps d’opérer le moindre mouvement de bassin, Bill éjacula. Puis il s’effondra sur Frances, comme un cheval que le galop a fini par achever. Ce n’est qu’alors qu’il vit Frances empêtrée dans sa robe.
    Il en fut désolé et s’excusa auprès de sa jeune compagne. Il aurait aimé qu’elle profitât, elle aussi de ce « moment magnifique » (ce furent ses propres termes).
    Frances, sans un mot remit sa culotte, rajusta sa robe et prit Bill dans ses bras. « Alors, ça n’est que ça faire l’amour ? avait-elle pensé en son for intérieur. Pas de quoi s’énerver… »
    Mais d’autres mots étaient sortis de sa bouche, plus à l’unisson des sentiments de l’ancien puceau qui s’était déversé entre ses cuisses.
    — Ne t’inquiète pas, c’était magnifique pour moi aussi mon amour, avait-elle susurré en caressant la tête d’un Bill encore tout ému.
    Son fiancé nouvellement déniaisé et parfaitement ravi, l’avait raccompagnée chez elle, vers deux heures trente du matin. Devant le porche de sa maison, il avait déposé un long baiser sur ses lèvres.
    Le pacte était définitivement scellé. Bill et Frances se marièrent rapidement, en conformité avec l’attente de leurs deux familles, qui présageaient un avenir radieux pour ce très joli couple. Il était travailleur, elle était intelligente, cela semblait le parfait équilibre. Quelques courtes années plus tard, lorsque Bill commença à avoir un salaire décent, susceptible de soutenir une petite famille, Frances tomba enceinte de Nathan, un gentil garçon qui faisait leur fierté et qui avait hérité de l’intelligence et de la beauté de sa mère.
    Les deux époux n’eurent plus d’autre enfant, au grand regret de Bill qui aurait espéré avoir un fils qui ferait des études et un deuxième qui reprendrait le magasin. Il faut dire que Frances, les années passant, n’avait guère pris goût à la bagatelle.
    De temps à autre, pour faire plaisir à son époux, elle acceptait ses étreintes. Au début de leur mariage elle cédait, en faisant mine de prendre un plaisir qui jamais ne venait. Puis, les années passant, elle refusa plus souvent de recevoir Bill. Lorsqu’elle acceptait, c’était avec une forme de négligence, elle écartait les cuisses en attendant que les choses se passent.
    Heureusement, cela se terminait très vite et l’on pouvait passer à autre chose. Dormir, regarder la télévision, ou reprendre la lecture en cours…
    Car, s’il était une chose qui bouleversait Frances, c’était bien la lecture. Ses courtes études dans le lycée public de Gray ne lui avaient pas vraiment permis d’accéder aux plaisirs immenses que recèle la littérature. C’est à l’âge adulte qu’elle avait découvert ce qu’un roman peut provoquer de sentiments contradictoires, d’émotions fortes, d’amours passionnées, inassouvies, amours dont elle rêvait parfois le soir dans son lit, yeux ouverts, en écoutant la respiration rauque de son époux. Une respiration rauque qui s’était d’ailleurs, au cours des années, muée en ronflements tonitruants.

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  • Léonie ; un secret de famille

    Sveva Casati Modignani

    Parution : 21 Août 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015

    Dans une grande villa des environs de Milan, vit la famille Cantoni. Une dynastie prestigieuse et respectée. Apparemment, tout va pour le mieux chez les Cantoni qui semblent avoir des vies tranquilles, presque banales. Pourtant, chacun dissimule des secrets et des cicatrices. Mais, dans la famille il y a une règle : on ne parle pas de certaines choses. D'ailleurs, ils gardent soigneusement le silence sur la folie de Bianca, la matriarche. Un jour, Léonie Tardivaux, une Française fait irruption dans la vie des Cantoni en se mariant avec Guido, le petit-fils. Et, comme les autres, Léonie a un secret : pourquoi se rend-elle, une journée par an, dans un hôtel des rives du lac de Côme ? Quel est ce secret qu'elle protège coûte que coûte, et qui risque de faire éclater l'unité familiale ? Mensonges, trahisons et sentiments : une saga familiale haletante.

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  • L'été des secrets

    Judith Kinghorn

    Parution : 11 Septembre 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    I
    En l’espace de quelques semaines, des lettres allaient être brûlées, des pages, arrachées, des photos, déchirées. Des noms allaient être honnis, des souvenirs, abandonnés, et l’histoire, réécrite. Une fois de plus. En l’espace de quelques semaines, des promesses allaient être rompues, et des cœurs, brisés.
    Mais pour l’heure, il n’y avait que peu d’agitation ou de bruit.
    La campagne se languissait, blonde et fanée, accablée par des semaines d’une chaleur étouffante. Tout là-haut, le ciel céruléen demeurait implacable, s’étirant à perte de vue au-dessus des arbres sans jamais toucher la terre assoiffée. Seul le ra-ta-ta-ta d’un pic-vert interrompait le roucoulement du ramier.
    Il était presque midi quand Sylvia arriva – un détail qu’elle n’oublierait jamais, l’ayant plus tard consigné par écrit, ainsi que tout ce qui s’était dit ou fait durant cette journée. Pendant des années après cela, elle allait se demander si elle aurait pu, ou dû, faire les choses autrement. Mais toujours est-il que ce jour-là, son cœur débordait d’amour.
    Lorsque la voiture qui l’avait amenée disparut au bout du chemin, elle scruta la maison en souriant. Maintenant, je vais pouvoir imaginer Cora ici, songea-t-elle en s’arrêtant un instant dans l’ombre de la demeure. Devant elle, la porte d’entrée et, au-delà, la porte vitrée du vestibule étaient grandes ouvertes. Certes, il faisait beau, et elle était attendue, mais c’était un peu désinvolte, et même risqué. Car n’importe qui aurait pu entrer.
    À l’intérieur, il faisait frais et sombre, le silence régnait. Elle posa son sac et appela :
    — Hello-oh ! C’est moi, Sylvia... Il y a quelqu’un ?
    Elle reconnut d’emblée la longue table en bois sculpté, sur laquelle elle fit courir ses doigts avec une familiarité rassurante tout en continuant d’avancer. Un cadre de cuir rouge, côtoyant une coupe en faïence remplie de cartes de visite, proclamait : À l’extérieur. Un journal plié ainsi qu’une pile de lettres qui n’avaient pas encore été ouvertes reposaient sur un plateau d’argent sous un arrangement floral volumineux et un peu trop désordonné à son goût.
    Elle jeta un coup d’œil au courrier – des enveloppes de papier brun, des factures –, puis, levant la main, tira une grosse fleur du bouquet pour la libérer d’un enchevêtrement de tiges et d’écorces détrempées, et la replaça au centre du vase. Levant les yeux, elle eut le souffle coupé en découvrant le tableau accroché au mur : une chose beaucoup trop osée pour être exhibée dans une entrée ou même ailleurs !
    Elle sourit en reconnaissant une vieille banquette en bois doré capitonnée de velours rose et surmontée d’une tête de zèbre. Cora n’avait-elle pas dit qu’elle avait horreur de cette chose empaillée dont, pour rien au monde, elle n’aurait voulu dans sa maison ?
    Elle continua d’avancer, jeta des coups d’œil à droite et à gauche, dans les grandes pièces baignées de soleil, pleines de meubles familiers en acajou – antiquités magnifiques, pièces de cristal, objets d’art. Souriant à Gio et Louis, les deux carlins favoris de Cora (qui avaient été naturalisés par un taxidermiste parisien de renom et montaient désormais la garde de part et d’autre d’une ottomane), elle s’attendit presque à voir les petites bêtes se lever et trottiner, clic-clic, sur le parquet ciré pour venir lui faire fête. N’était-ce pas merveilleux de se retrouver dans un lieu où les objets vous faisaient vous sentir immédiatement chez vous ? Et pourtant, revoir toutes ces choses rassemblées ici, dans cette maison, lui procurait un sentiment étrange. Le monde de Cora n’aurait jamais pu tenir tout entier dans un cottage.
    — Un cottage ! dit-elle en secouant la tête.
    Cora était une collectionneuse, une voyageuse, comme l’attestaient ses nombreuses propriétés, appartements à Paris et à Rome, un château dans la vallée de la Loire. . . Et bien que Cora n’ait jamais prévu de revenir vivre en Angleterre, Sylvia se réjouissait en secret que les circonstances – si tragiques soient-elles – en aient décidé autrement. Car Cora était enfin de retour, et pour de bon cette fois.
    Une voix d’homme jeune rompit le silence, et elle se retourna.
    — Vous devez être Sylvia, dit-il. Moi, c’est Jack.
    Jack. Mais oui, bien sûr, la ressemblance était frappante.
    Il sourit.
    — Enchantée, dit-elle en prenant la main qu’il lui tendait.
    Ils avaient cru comprendre qu’elle arriverait plus tôt, lui dit-il. Elle lui répondit qu’elle avait pris un train plus tardif afin d’éviter la cohue des vacanciers du week-end… sans préciser que son plan avait échoué et que le train suivant était tout aussi bondé que le premier.
    N’étant pas habituée aux jeunes enfants, à leurs regards et leurs braillements, elle s’était retrouvée coincée dans un compartiment plein comme un œuf, avec son carnet et son crayon sur les genoux. Elle avait fait mine d’être occupée, la bouche fermée et respirant par le nez.
    Dans son carnet, elle avait noté le mot « miasme », puis avait griffonné de petits carrés tout autour, qui s’emboîtaient les uns dans les autres et se chevauchaient. Jusqu’à ce que le mot ait complètement disparu.
    Quand un bambin avait fait tomber sa glace à ses pieds, éclaboussant ses chaussures et le bas de sa robe, elle s’était contentée de sourire. Et quand une mère avait déboutonné son corsage pour donner le sein à son nourrisson affamé, elle avait souri à nouveau et détourné la tête.
    — Tout s’est bien passé ? Cotton était à la gare, j’imagine ?
    — Oui, monsieur Cotton était là, comme convenu.
    Quand elle était descendue du train, avec sa petite sacoche de cuir et sa grosse valise, elle avait fermé les yeux et était restée un instant immobile sur le quai.
    Elle avait aperçu le dénommé Cotton (en tous points conforme à la description que lui en avait faite Cora), mais elle éprouvait le besoin de souffler un peu. Elle avait accepté qu’il porte sa valise, mais pas sa sacoche.
    — Le train n’était pas trop bondé ? demanda Jack.
    — Pas du tout, mentit-elle.
    — J’imagine que Linford a dû vous sembler un tombeau... en comparaison de Londres.
    Sylvia avait en effet trouvé la petite ville de province très calme. Des auvents décolorés par le soleil pendaient mollement à la devanture des boutiques, les salons de thé étaient déserts et les bannières God Save the King qui pavoisaient encore la façade des immeubles avaient un air triste et incongru. Comme Noël en été, songea-t-elle. Avec cette chaleur, les célébrations du couronnement avaient été promptement oubliées ; se souvenir eût demandé trop d’efforts.
    Sylvia secoua la tête.
    — C’est la même chose à Londres. Absolument tout est fermé… Les rues sont désertes.
    C’était une exagération. Même si de nombreux commerces fermaient de bonne heure et que les grandes artères n’étaient plus aussi fréquentées, le pouls de la capitale n’en continuait pas moins à battre fébrilement. Les gens s’étaient adaptés. Ils avaient changé leurs habitudes, convergeant vers les parcs où chaque bassin, ruisseau ou canal qui n’était pas complètement asséché était assailli par les baigneurs. Et bien que Mme Pankhurst et ses suffragettes aient décrété une trêve et cessé de briser des vitrines pendant les fêtes du couronnement (et jusqu’à la fin de l’été), elles continuaient de battre le pavé avec leurs pancartes Droit de vote pour les femmes.
    — Eh bien, peut-être que vous ne trouverez pas notre petite ville aussi calme qu’elle y paraît, dit-il en souriant.
    Oui, il y avait une ressemblance évidente, songea-t-elle, dans la forme de la mâchoire, le nez et en particulier les yeux.
    — Vous me rappelez beaucoup votre grand-père, dit-elle.
    Il leva vers elle un regard interrogateur, puis déclara :
    — Mais bien sûr, j’oubliais... Vous l’avez connu quand vous viviez à Rome.
    — Il y a très, très longtemps, répondit-elle en ôtant ses gants.
    — Nous portons le même nom, dit-il, mélancolique.
    Elle garda les yeux baissés sur les gants de dentelle ivoire qu’elle tenait à la main. Il ne sait rien, songea-t-elle.
    — Venez, lui dit-il soudain avec une assurance qui la surprit.
    Il la précéda dans le couloir.
    — J’étais dehors... S’il ne fait pas trop chaud pour vous, nous pourrions nous asseoir à l’ombre... Je vais faire apporter du café... Attendez-moi ici.
    Il tourna les talons, reprit le couloir en sens inverse, puis passa la tête par une porte. Sylvia l’entendit qui riait en disant :
    — Oui, si ça ne vous ennuie pas... Dans le jardin.
    Ils traversèrent la grande véranda vitrée jusqu’à une terrasse orientée au sud, descendirent quelques marches de pierre menant à une pelouse jaunie. Désignant au loin le jardin d’agrément, il évoqua un sentier forestier. C’était parfait, dit-elle, absolument parfait. Elle n’en attendait pas moins de Cora. Ils s’installèrent dans des fauteuils en rotin garnis de coussins et entamèrent une conversation polie. Une jeune femme de chambre parut et jeta une nappe blanche sur une table entre eux. Quand il dit combien il prenait plaisir « à apprendre à connaître sa grand-mère », Sylvia se rappela qu’elle et lui s’étaient très peu vus, du fait de l’absence de Cora. Elle prit garde de ne pas mentionner sa mère ou son père, s’efforça d’en dire le moins possible.
    — Je crains que vous ne vous retrouviez à nouveau sur les rails dès la semaine prochaine, dit-il.
    Elle se demanda si un quelconque imprévu était survenu pour qu’on la réexpédie aussi vite à Londres, telle une invitée encombrante.
    — Elle a accepté de siéger dans le jury d’un concours floral sur la côte.
    — Ah ! je vois, murmura Sylvia, soulagée.
    Il était vêtu de façon décontractée, comme l’étaient les jeunes gens de nos jours, avec son col de chemise défait et ses manches retroussées.
    Ses manières aussi étaient décontractées et sans cérémonie : jambes étirées devant lui, mains croisées derrière la tête, regard perdu dans le lointain. Bien qu’il fût difficile d’imaginer ce qu’il avait vécu, il ne présentait aucune trace visible de traumatisme majeur.
    — Hum. Une journée parfaite, dit-il en fermant les yeux.
    Elle tourna la tête et aperçut un vieux hamac tout taché et couvert de mouches suspendu entre deux hêtres au bout de la pelouse. Dessous, un verre renversé et un livre gisaient à même le sol. Elle songea qu’il devait être en train de se prélasser à cet endroit quand elle était arrivée.
    — Je ne vous ai pas dérangé dans vos occupations au moins ? dit-elle.
    — J’étais occupé à ne rien faire, dit-il en se renversant un peu plus confortablement dans son fauteuil.
    C’était curieux cette façon qu’avaient les jeunes gens de s’affaler. En particulier les jeunes garçons – toujours vautrés. Cela la dérangeait de la même façon qu’un poignet de chemise effiloché : brouillon, désordonné. Et cette tendance ne faisait que s’accentuer. Elle avait remarqué que, dans le parc à côté de chez elle, dès les premiers beaux jours, les garçons s’allongeaient à même le gazon, débraillés, sans même une couverture sous eux. Elle avait vu de ces choses dans ce parc...
    Quand la femme de chambre revint avec le plateau, Sylvia remarqua qu’elle et lui échangeaient un sourire complice. Il était bel homme, naturellement, mais la fille était un peu trop avenante, et son corsage, trop ajusté.
    — Mais au fait, où est Cora ? demanda-t-elle.
    — Elle est allée se promener. Jusqu’au temple, je suppose. Elle ne devrait pas tarder.
    — Au temple ?
    Il désigna un point derrière lui.
    — Dans le bosquet… Une réplique miniature de la Rome antique. Elle aime bien aller se recueillir là-bas.
    — Je vois.
    Les références à la Rome antique étaient partout visibles : sculptures et statuettes de bronze à l’intérieur de la maison, urnes et statues de pierre dans le jardin. Pour les avoir déjà vues, Sylvia en connaissaient certaines, comme la femme de marbre à côté du portail.
    — C’est une grande amateur d’art, vous savez… Et pas seulement de peinture et de sculpture. Elle est aussi férue d’architecture. Bien plus que moi, ajouta-t-elle en riant.
    Il fut un temps où elle trouvait profondément injuste que Cora ait été à ce point comblée par les dieux. Sa beauté physique, son élégance et son aptitude à charmer les gens la rendaient jalouse. À côté d’elle, Sylvia se sentait inférieure, insignifiante.
    Mais le destin était intervenu, comme il le fait parfois, sous les traits de la bonne fortune, et elle avait découvert que le sort de Cora n’était pas aussi enviable qu’il y paraissait et qu’elle avait besoin d’être choyée, aimée et, par-dessus tout, protégée.
    Il se pencha pour prendre sa tasse et sa soucoupe.
    — J’ai cru comprendre que ma grand-mère vous avait chargée d’écrire ses mémoires, dit-il sans la regarder.
    — C’est exact.

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  • La maison des plaisirs

    Marina Anderson

    Parution : 11 Septembre 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015

    A 23 ans, Megan s'ennuie. Elle estime que l'existence doit pouvoir lui apporter quelque chose de plus palpitant que son job dans une bibliothèque. Lorsqu'elle tombe sur une annonce pour un travail dans une maison à la campagne, elle décide de s'y rendre. Megan y découvre le beau Fabrizio qui, loin de sa Toscane natale, se trouve bien seul dans cette maison perdue. Quand il voit Megan, il comprend qu'elle sera la femme idéale pour ses jeux et ses fantasmes. Peu à peu, il l'entraîne dans un monde plus sombre où le plaisir et la soumission s'entremêlent. Megan va devoir décider jusqu'où elle est prête à aller pour rester dans la maison des plaisirs de Fabrizio... Les plaisirs et l'art de la soumission : jusqu'où peut-on aller ?

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  • Mon tour du monde en 1980 jours

    Frédéric Veille; Jérémy Marie

    Parution : 18 Septembre 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Préambule
    Ne croyez surtout pas qu’un matin je me suis levé en me disant que j’allais me lancer dans un tour du monde en auto-stop. Non, je crois que cette envie de voyager, de découvrir, de m’évader, je l’ai toujours eue en moi. À preuve, à l’âge de dix ans, je jouais déjà avec Coralie, ma sœur jumelle, à apprendre les capitales du monde. Comme nos deux chambres étaient voisines, elle venait parfois dans la mienne et nous prenions un atlas géographique. Alors commençait la grande interro :
    — Burkina Faso ? 
    — Ouagadougou.
    — Indonésie ?
    — Jakarta.
    — Syrie ?
    — Téhéran. Ah non ! Damas !
    Ces noms dégageaient une couleur, un exotisme dans mon esprit d’enfant. Ils ne voulaient rien dire, mais leurs tonalités résonnaient quand même comme des promesses de mondes à explorer.
    Et puis, nous tournions les pages. Il y avait ces couleurs chatoyantes sur la carte des reliefs : jaune pour les déserts, vert pour les forêts, rouge pour les très hautes montagnes. Sur les cartes apparaissaient aussi des illustrations : gorilles au Congo, lamas au Pérou, kangourous en Australie. Ces illustrations de choses et d’endroits qui m’étaient tout à fait inconnus attisaient ma curiosité. Une curiosité d’enfant, une vision colorée de l’atlas géographique que mes parents ont vite transformées en réalités en nous amenant tout simplement, ma sœur et moi, en vacances à l’étranger.
    À l’âge de treize ans, je suis allé avec eux en Turquie, à quinze ans, aux Canaries, à 17, en Tunisie. Ces voyages ne me permirent pas de comprendre la culture des populations vivant dans ces pays, mais cela me donna l’opportunité de humer un air différent. Il n’y avait pas que la grisaille normande sur cette planète. Le désert tunisien, chaud et sec, existait vraiment. Les volcans, comme le pic de Teide des Canaries, n’étaient pas qu’un mythe. Aller dans ces endroits me prouvait une bonne fois pour toutes que l’atlas géographique de mon enfance ne racontait pas que des fables pour enfants de 10 ans.
    Mes parents nous poussaient même, ma sœur et moi, à nous intéresser aux richesses des pays où nous étions. Bien sûr que, pour des enfants de notre âge, la piscine était plus tentante que les vieilles ruines, mais ils avaient su nous arracher à cela pour nous faire découvrir Éphèse et Pamukkale, en Turquie.
    Qu’ils avaient raison !
    Au lycée, j’ai aussi pu participer à un voyage en Pologne, où nous étions logés chez l’habitant, soit dans les familles d’étudiants polonais de notre âge. C’est la première fois que je me retrouvais seul à l’étranger.
    Logé chez les parents de ma correspondante Alicja, je me pliais à leurs coutumes, goûtais à leur cuisine, vivais à leur rythme. J’ai aussi pu visiter le centre de Cracovie, le camp de concentration d’Auschwitz, les mines de sel...
    Lorsque je suis revenu en France, j’avais des souvenirs plein la tête et je n’avais qu’une envie : vivre continuellement ce genre d’expériences.
    Mon baccalauréat en poche, je ne savais toujours pas dans quelle direction aller. Rien ne m’inspirait, rien ne me donnait envie. Faculté de droit ? De médecine ? D’histoire, peut-être ? Ce n’était pas encore l’heure de ce choix pour moi, je le savais bien. Alors, j’ai décidé de partir pour faire quelque chose d’utile : apprendre l’anglais. Pas à la faculté d’anglais, non. J’allais partir à l’étranger. Seul.
    Mes parents me soutinrent dans cette démarche et, après quelques semaines, je trouvai un emploi de serveur dans un hôtel-restaurant de Llandrindod Wells, au pays de Galles.
    Ce départ était le début d’une nouvelle période de ma vie. Je coupais le cordon avec ma famille et partais m’installer seul, dans un pays où je ne connaissais pas la langue pour faire un travail que je n’avais jamais fait.
    Je me rappellerai toujours mon arrivée dans ce patelin au nom imprononçable avec ces petites maisons de briques rouges. Je fus accueilli par le responsable du restaurant. Il commença à me parler en anglais pour évaluer mon niveau. Tout de suite, comme cela, sans équivoque. Même pas le temps de me préparer mentalement, de me remettre du voyage, de tous ces chocs émotionnels. J’étais entré dans le monde et j’étais seul, naïf et sans arme pour me défendre.
    S’ensuivirent les neuf meilleurs mois de ma vie, à cette époque. Le début fut bien évidemment difficile, car je ne comprenais rien à ce que ma supérieure me disait, mais, peu à peu, j’apprenais quelques mots, je commençais à communiquer. J’oubliai ma peur et je me fis des amis. Polonais, Lituaniens, Réunionnais… Cet hôtel avait des allures d’auberge espagnole.
    Nous vivions également tous ensemble. Les gérants de l’hôtel avaient acheté deux maisons pour loger le personnel étranger. Nous étions deux ou trois par chambre. Je vécus avec un Espagnol, puis avec un Polonais.
    Je découvris que je comprenais mieux les étrangers que les gens du pays. Les Gallois parlaient anglais avec un accent très fort, comme s’ils articulaient avec une pomme de terre dans la bouche. À peine prononçaient-ils le premier mot que le troisième se terminait. Une véritable bouillie d’anglais.
    Après quelques semaines, je décidai d’aller explorer les alentours : Builth Wells, Swansea, Liverpool, Cardiff. J’y allai en train ou en bus. C’était l’aventure. J’avais réussi à me construire une base, d’où je pouvais aller et revenir.
    Toutefois, au bout de quelques mois, je me rendis compte que l’étendue des destinations proposées par les moyens de transport locaux était limitée. Puis, il y avait les horaires à respecter. Limité dans le temps et dans l’espace, j’éprouvais une certaine frustration. Je touchais un peu à une sorte d’émotion, difficile à définir. Il y avait quelque chose, là, au bout de mes doigts, quelque chose qui me faisait un peu peur, mais qui m’excitait également.
    C’est ainsi que, quelques jours plus tard et après avoir raté mon bus qui était censé me ramener à l’hôtel, je me suis retrouvé au bord de la route, en train de faire du stop.
    Quelle idée m’avait amené à solliciter les véhicules de cette façon ? La curiosité, certes, mais aussi le désir d’autonomie et d’indépendance. Les mêmes qui m’avaient conduit au pays de Galles. Et puis, je me disais que, si cela fonctionnait, si quelqu’un s’arrêtait, je ne serais plus dépendant des transports en commun. En somme, je serais libre d’aller où je voulais et quand je voulais !
    Et, justement, après une dizaine de minutes, un homme s’arrêta. Incroyable ! J’avais provoqué l’arrêt d’un véhicule !
    Cet environnement autour de moi n’était pas figé. Je pouvais, si je voulais, y avoir une influence et changer le cours des choses.
    Je courus pour arriver au niveau du conducteur. Il avait la quarantaine. Il portait un jean et une chemise, il était propre sur lui. Sa voiture aussi était propre, presque neuve. Une Ford Mondeo bleue !
    C’était un homme qui allait travailler dans le prochain village. Il me demanda où j’allais, puis engagea la conversation :
    — Je ne vois plus jamais d’auto-stoppeurs. Certes, il faut être prudent, mais c’est une bonne façon de voyager pour un jeune homme comme toi.
    J’hallucinais. Cet homme m’encourageait même à continuer. Moi qui croyais que l’auto-stop était à la limite de la légalité. Oui, car personne ne le faisait. Quand il fallait se déplacer, cela impliquait systématiquement une certaine organisation. Regarder les horaires de bus ou de train, aller à la gare, acheter le ticket, prendre le bus ou le train, et revenir de la même façon. Là, il m’avait simplement fallu me mettre au bord de la route, dans la direction désirée, et faire signe aux conducteurs l’empruntant. C’était d’une simplicité étonnante.
    À bord de son véhicule, je ne peux pas nier que je fus pris d’une sensation étrange. Je partageais un habitacle de voiture avec un inconnu, que j’avais de surcroît interpellé. J’étais responsable de tout cela. Je ne me sentais pas chez moi, j’étais comme un intrus, et des pensées me revenaient.
    Et si cet homme était issu de cette société que l’on aime à décrire comme dangereuse ?
    Les phrases que ma mère m’avait glissées à l’oreille avant mon départ résonnaient alors dans ma tête : « Ne parle pas aux étrangers. » « Ne fais confiance à personne. »
    J’étais en train de faire tout le contraire de ce qu’on m’avait appris. Pourtant, rien ne se passa.
    Il me déposa à une jonction cinq kilomètres plus loin et me souhaita bonne chance. J’avais réussi. Certes, j’étais encore loin de ma destination, mais le plus important n’était pas là. J’avais vaincu la peur, l’appréhension. J’avais fait un pas vers un monde que je ne connaissais pas. J’avais élargi mon champ des perceptions. L’auto-stop n’était pas qu’un mot dans un dictionnaire, c’était un concept et, aujourd’hui, j’avais avancé grâce à l’aide de quelqu’un.
    Je réalisai aussi que j’avais ouvert une porte. L’auto-stop m’avait amené où je voulais, en totale liberté. Mon choix de destination était la limite. J’aurais pu aller jusqu’à Londres si je voulais. L’étendue des possibilités était infinie. Je pouvais techniquement aller partout. Je gardai cette information dans un coin de ma tête. Un jour, cela pourrait être utile.
    Lorsque je revins en France, au cours de l’été 2005, après neuf mois passés au pays de Galles, il y avait du soleil, il faisait beau. Je ne savais toujours pas ce que j’allais faire à la rentrée, mais j’avais deux mois pour y penser. Ce qui me trottait dans la tête était tout autre. Cette expérience d’auto-stop m’avait chamboulé.
    Et comme en juillet, en France, c’est le mois des festivals de musique, avec Raphaël, un ami, je partis à Belfort pour passer quelques jours aux Eurockéennes. Une fois le festival terminé, nous nous sommes retrouvés sur les routes allemandes, à faire du stop, souvent dans de grosses berlines.
    Arrivés à la frontière tchèque, nous avons poussé jusqu’en Pologne, puis en Lituanie, Lettonie, Estonie. Ensuite, en bateau vers la Finlande, la Suède. En train vers le Danemark. En avion vers l’Angleterre, puis de retour en France par le train.
    Pour nous, ce voyage faisait figure d’épopée, car nous n’avions rien préparé. Nous allions vers l’est, puis encore vers l’est. Nous ne jetions qu’un coup d’œil à la carte de l’Europe et, comme ça, nous décidions du prochain pays à visiter.
    En 3 semaines de voyage, j’avais l’impression d’en avoir vécu 50 à la maison. Il s’était passé tant de choses. La police avait vidé mon sac sur la voie piétonne en Allemagne, un conducteur tchèque avait essayé de voler mon sac, j’avais dormi dehors à Riga, découvert le passé communiste polonais, mangé des zipelinais à Vilnius, passé la nuit sur un bateau à Stockholm, visité le quartier de Christiania à Copenhague...
    J’avais vécu tout en apprenant. J’avais d’ailleurs appris un peu sur tous les sujets. En géographie, bien sûr. J’avais réalisé avec étonnement qu’il ne fallait traverser que l’Allemagne pour atteindre la République tchèque. Moi qui croyais que Prague était aux antipodes de la France… Ma perception des distances s’en voyait toute disproportionnée. Le monde n’était pas si grand que cela. Pour arriver quelque part, il fallait juste choisir une direction et s’y tenir.
    Tout simplement, mon monde s’élargissait. En regardant la carte de l’Europe à mon retour, je ne la vis plus de la même façon. Les noms des villes que j’avais visitées ne résonnaient plus comme les simples tonalités de mon enfance. Ma curiosité s’était affinée.
    Après cette vingtaine de jours passés à vadrouiller en Europe, la question récurrente me revint : que vais-je faire de ma vie ?
    Comme mon expérience à l’étranger m’avait beaucoup plu, mon choix se porta sur le tourisme. J’entrepris donc des études de tourisme en alternance. J’étudiai à Caen et travaillai à l’office de tourisme de Rouen. Le travail à l’office de tourisme était très répétitif. J’étais agent d’accueil et il me fallait expliquer toute la journée où se trouvait la cathédrale, le Gros-Horloge, la place du Vieux-Marché et le musée des Beaux-Arts. Mon cerveau était inactif. J’étais quand même heureux de pouvoir parler un peu avec les touristes lorsque le moment le permettait, mais autre chose vint même me retirer ce plaisir : l’ambiance de bureau.
    Je le sentis dès le début : je n’étais pas aimé. Je ne rentrais pas dans le moule et, en conséquence, il fallait que je reparte au plus vite. Pour cela, mes collègues m’aidèrent à me dégoûter de ce lieu. J’étais en formation, donc là pour apprendre. C’était là leur angle d’attaque. Ils se mirent à bloquer mes prises d’initiative, à ne pas répondre à mes questions et, au final, je n’appris plus rien.
    Au bout de quelques semaines, je retrouvai des sensations que je pensais enfouies dans ma mémoire depuis l’école : la frustration de ne pas pouvoir s’exprimer et de s’entendre dire qu’on n’est pas capable.
    Seulement, j’avais un petit peu plus d’expérience dans ma vie. J’analysais mieux la situation. Comme mes collègues ne me connaissaient pas, ils ne pouvaient pas connaître mes limites. Tout cela était du bluff, juste une excuse de leur part pour me donner envie d’abandonner.
    Je savais que démissionner entraînerait l’arrêt net de mes études, mais que continuer me rendrait malade. J’étais aussi choqué par cette méchanceté gratuite. Ils me faisaient ce qu’il y avait de pire. J’aurais préféré être insulté, bousculé.
    Cela aurait été plus sain. Non, eux, ils avaient choisi de m’ignorer. Ils ne m’écoutaient pas, ne me regardaient pas. Pour eux, je n’existais pas.
    Cette situation très désagréable eut tout de même le mérite de m’amener à me requestionner sur le sens que je voulais donner à mon avenir. Comme lors de mon retour de ce voyage dans d’autres pays d’Europe, je focalisais mes interrogations sur ce fameux choix.
    Qu’est-ce que je voulais faire de ma vie ? Quel type de personne voulais-je être ?
    Le séjour en Angleterre, le tour d’Europe, l’auto-stop. Tout cela m’inspirait vraiment. Je m’étais senti vivre. J’avais appris des choses, j’avais rencontré des personnes intéressantes. Je redevenais curieux. Non, il est vrai que ranger les cartons de l’office de tourisme ne m’intéressait pas ; cela me rendait amorphe. En revanche, apprendre l’anglais, avoir des interactions avec des Polonais, goûter le plat national lituanien, voilà des choses qui valaient la peine d’être vécues !
    Tant pis pour le diplôme ; je me ferais ma propre éducation, même si elle ne serait jamais approuvée sur un bout de papier.
    J’avais assez confiance en moi pour franchir le pas. Je n’abandonnerais pas. Je savais ce que je voulais et c’était suffisant pour prendre ce risque.
    Quelques jours plus tard, je démissionnai de l’office de tourisme. Ce jour fut un vrai soulagement. J’avais l’impression d’avoir pris la bonne décision. Je tournais le dos à une vie conventionnelle et j’avais décidé de vivre pleinement ma passion.
    Franchir le pas se matérialisa quand j’annonçai cette nouvelle à mes parents. Je m’en souviendrai toujours. Nous étions encore à table, dans le salon, après avoir fini de déjeuner.
    — Papa, maman... Alors... Je sais ce que je veux faire… J’ai bien réfléchi… Je veux partir faire le tour du monde en auto-stop.
    Je me mets à leur place aujourd’hui. Si mon fils me sortait une chose pareille, alors qu’il n’a pas de diplôme, s’il venait de démissionner et s’il n’avait rien de concret pour démarrer une vie active, je crois que je sortirais de mes gonds.
    Mon père, pourtant, me dit une chose qui restera à jamais gravée dans ma mémoire :
    — Je me doutais bien que tu allais vouloir faire quelque chose comme ça un jour.
    Il m’avait compris. Il avait même identifié ma passion et, du ton de sa voix, j’avais réalisé qu’il la respectait.

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  • Le testament Néfertiti

    Xavier Milan

    Parution : 16 Octobre 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    1
    Un interminable tapis rouge coupait en deux la cour Napoléon. Le musée du Louvre déroulait ses fastes des grands jours. Longue silhouette brune, Claire Delorme attendait à l’entrée de la pyramide de verre, entourée par la direction générale au grand complet.
    La presse, répartie le long du chemin vermillon, patientait également, fumant des cigarettes, vérifiant de potentiels messages sur les smartphones, réajustant les bandoulières des lourds appareils photo ou réglant l’objectif des caméras.
    Les agents de surveillance du musée, uniforme impeccable, talkie-walkie à la main et écouteurs vissés dans le creux de l’oreille, se tenaient prêts à intervenir. Des badauds attirés par l’imminence d’un événement tentaient de savoir quelle personnalité était ainsi attendue.
    Enfin, annoncé par la sirène d’une voiture de police, le long cortège de berlines noires fit son apparition. Les véhicules officiels se garèrent par ordre protocolaire le long de la chaussée arrondie, et la première portière s’ouvrit. Tous ceux qui, depuis plus d’une heure, battaient le pavé se concentrèrent immédiatement. Chacun était prêt à accomplir la tâche pour laquelle il se trouvait sur le parvis du plus grand musée du monde.
    Descendu le premier de sa voiture, le ministre français de la Culture attendit un instant que ses invités le rejoignent, et une longue file indienne de costumes sombres s’avança sur le tapis rouge.
    « C’est parti ! » songea Claire Delorme, que ces mondanités n’amusaient aucunement.
    La jeune conservatrice du département des Antiquités égyptiennes savait pourtant que ces inaugurations très officielles étaient indispensables et participaient du prestige du Louvre. Tous les journaux télévisés montreraient dès 20 heures les meilleures séquences de l’ouverture de l’exposition – dont elle était le commissaire – consacrée à l’astre solaire dans l’Égypte antique. Claire se composa un visage de circonstance et afficha un sourire radieux pour saluer le ministre de la Culture.
    Mais celui-ci, en homme politique avisé, ignora d’abord la jeune femme et tendit une main engageante au directeur du musée. Après tout, n’était-ce pas avec lui qu’il négociait à longueur d’année ? N’était-ce pas Serge Méhan qui accompagnait le président de la République à l’occasion de voyages diplomatiques et qui, de ce fait, avait l’oreille du chef de l’État pour tout ce qui touchait aux musées ? Le ministre consentit tout de même à regarder Claire de son œil froid et calculateur.
    — Bonsoir, mademoiselle Delorme ! Permettez-moi de vous présenter le docteur Mahee, ministre de la Culture égyptien, ainsi que Son Excellence le docteur Tahoui, ambassadeur d’Égypte en France.
    Claire ne put s’empêcher de sourire in petto. Ces Égyptiens, quels fanfarons ! Ils devenaient docteurs dès qu’ils mettaient les pieds dans une faculté. Leur titre n’avait naturellement aucun rapport avec la médecine ou un quelconque doctorat, mais malheur à celui qui oubliait de le leur donner, avec une pointe d’humilité de préférence… Elle se conforma donc à l’usage et salua les deux officiels avec toute la déférence attendue. Autant le Dr Tahoui semblait policé et parfaitement à son aise, autant le ministre était emprunté et dépourvu de toute élégance.
    Sa situation, il est vrai, n’était pas des plus confortables. Mahee était le troisième à occuper ce poste depuis le « printemps arabe » et la chute du président Moubarak. Le gouvernement provisoire tentait de juguler le chaos qui s’installait le long du Nil, mais persistait à nommer aux postes prestigieux d’anciens apparatchiks du régime renversé, ce qui, naturellement, ne convenait nullement aux révolutionnaires qui continuaient d’occuper la place Tahrir et réclamaient régulièrement le limogeage des politiques corrompus qui se succédaient à un rythme soutenu. Conscient de la fragilité de sa position, Mahee savait ses heures comptées à la tête du ministère de la Culture. Son seul espoir était d’échapper aux poursuites pénales et à la prison, que certains de ses anciens collègues n’avaient pu éviter.
    Mais, pour l’heure, le Dr Mahee se contentait de profiter des honneurs qui lui étaient rendus. Il salua avec chaleur la ravissante conservatrice, dont les yeux violets commençaient à l’hypnotiser.
    — Quel bonheur, madame, de rencontrer enfin l’une des plus grandes égyptologues françaises !
    Claire opina gracieusement du chef en tentant de dégager sa main, fermement emprisonnée dans celle, moite, du ministre sirupeux.
    — Vous m’honorez, docteur Mahee ! Nombre de mes collègues méritent mieux que moi ce compliment. Permettez-moi, d’ailleurs, de vous présenter Guillaume Plot, directeur du département des Antiquités égyptiennes, dit-elle en se tournant vers l’homme qui se tenait à ses côtés et dont la stature athlétique contrastait avec la silhouette replète du ministre égyptien.
    — Monsieur Plot n’est-il pas également votre époux ? interrogea le Dr Tahoui, une lueur amusée dans le regard.
    — Votre Excellence est parfaitement renseignée !
    — Le département des Antiquités égyptiennes est donc une affaire de famille ! Mais vous ne portez pas le même nom ?
    — Claire est une femme indépendante, Excellence ! dit Guillaume Plot, un sourire aux lèvres.
    Serge Méhan, qui avait l’habitude d’être le centre des attentions, commençait à s’impatienter. Ces échanges mondains ne présentaient aucun intérêt, d’autant moins qu’ils ne le concernaient pas.
    — Je pense qu’il est temps de découvrir votre exposition, madame Delorme…
    — Vous avez raison, dit Claire. Si vous voulez bien me suivre, nous allons commencer.
    Le groupe pénétra sous la pyramide de verre, suivi par les journalistes et la foule des invités « ordinaires », sans fonction politique. Claire et Guillaume prirent place, en compagnie du président-directeur du Louvre, de l’ambassadeur et des ministres, dans le curieux ascenseur circulaire menant au niveau inférieur. L’étrange engin semblait n’être retenu à rien et s’enfoncer de lui-même dans les entrailles de la pyramide. Il avait été créé tout spécialement pour le Louvre, en 1989, et ce prototype sans aucun équivalent était baptisé le « tube » par le personnel.
    Les salles d’expositions temporaires dataient de la même époque, offrant au musée de vastes espaces modulables, malheureusement privés de la lumière du jour. De part et d’autre de l’immense porte vitrée automatique, de grandes bannières annonçaient l’entrée de l’exposition. Un obélisque s’élevait dans la rotonde faisant office d’agora, où le titre de l’événement, Suprématie solaire dans l’Égypte antique, se détachait en grandes lettres dorées.
    Claire ne put s’empêcher de protester intérieurement. Elle trouvait ce titre parfaitement ridicule, mais elle avait été contrainte de se plier à l’avis de la direction du marketing qui avait soumis l’intitulé de l’exposition à des « tests-groupes », désormais tout-puissants. Leur verdict avait été formel : « Suprématie solaire dans l’Égypte antique » était vendeur !
    La jeune conservatrice s’attacha, justement, pendant les deux heures que dura la visite officielle, à démontrer que le propos scientifique de l’exposition était bien plus profond que le titre qui lui avait été imposé. Guidant les invités au milieu des vitrines et des cimaises, elle retraça l’histoire du dieu solaire, de Rê à Aton, au travers des artefacts, papyrus, statues monumentales et stèles votives.
    À mi-parcours, seul dans une niche, trônait un extraordinaire buste d’Akhenaton, le pharaon qui avait prétendu ériger le disque solaire en dieu unique. Le Dr Mahee se figea devant l’œuvre de calcaire blanc.
    — Ce buste est d’une qualité extraordinaire, madame Delorme. Il pourrait sans peine rivaliser avec ceux que nous possédons en Égypte. D’ailleurs, comment est-il arrivé au musée du Louvre ? Est-ce une « prise de fouilles » ?
    Le ministre égyptien avait prononcé ces mots comme s’il parlait d’une prise de guerre. Faisant preuve de la plus grande indélicatesse, il amenait ainsi la conversation sur le sujet ô combien controversé de la restitution des œuvres aux pays d’origine qui envenimait régulièrement les rapports avec les institutions occidentales. Ayant immédiatement compris la bévue de son compatriote, le Dr Tahoui s’empressa de la corriger, avec toute la diplomatie inhérente à sa fonction.
    — Ce chef-d’œuvre, chère madame, n’est-il pas dans vos collections depuis des décennies ?
    — En effet, Excellence. Le docteur Mahee ne peut pas avoir oublié que ce buste a été offert à la France par l’Égypte…
    — Afin de remercier votre pays de sa participation au sauvetage des temples de Nubie, lors de l’édification du grand barrage d’Assouan, acheva l’ambassadeur trop heureux de saluer l’action de la France au milieu du XXe siècle.
    — Alors que d’autres nations, comme les États-Unis, avaient obtenu des temples entiers, madame Desroches-Noblecourt, alors conservateur en chef du département des Antiquités égyptiennes, s’était contentée, si je puis dire, de ce simple mais magnifique buste. Il représente, selon moi, l’un des plus beaux symboles de l’amitié franco-égyptienne née sur les traces de l’expédition de Bonaparte sur les rives du Nil.
    Le maladroit ministre de la Culture s’empourpra et bredouilla des excuses aussi confuses qu’inaudibles. « Pourquoi, se demanda-t-il, ai-je accepté ce portefeuille alors que j’aurais voulu celui de la justice ?… La culture, c’est bien beau, mais ce n’est pas avec ces vieilleries que je pourrai m’enrichir… » Mahee ne considérait en effet sa participation au gouvernement de transition, après la chute d’Hosni Moubarak, qu’à l’aune des intérêts financiers qu’il pourrait en tirer. La corruption endémique qui frappait les rives du Nil se retrouvait à tous les niveaux de la société, et il entendait bien recevoir sa part du gâteau.
    Serge Méhan mit un terme à l’incident et aux réflexions personnelles du ministre en interrogeant Claire à propos d’une table d’offrandes généreusement prêtée par le musée du Caire à l’occasion de l’exposition.
    La visite achevée, le président-directeur du Louvre remercia Claire et proposa aux invités de se retrouver autour d’un « verre de l’amitié », qui s’avéra être un cocktail digne de l’Élysée. Si le champagne était naturellement de rigueur, les jus de fruits ne manquaient pas afin de permettre aux convives musulmans de festoyer sans enfreindre les règles du Coran. La diplomatie se logeait jusque dans les plaisirs de bouche.
    Claire, qui ne dédaignait pas l’alcool, demanda à un serveur à la tenue immaculée de lui servir un grand bloody mary, son péché mignon. Ne l’avait-elle pas amplement mérité ?
    Mais, alors qu’elle approchait de ses lèvres le savoureux mélange vermillon, son téléphone sonna. Elle vérifia d’un rapide coup d’œil l’origine de l’appel.
    Elle avait pourtant demandé à son secrétariat de ne pas être dérangée pendant la visite… Ne reconnaissant pas l’indicatif du pays qui s’affichait sur l’écran, intriguée, elle décrocha.
    Une voix teintée d’un fort accent anglais se fit entendre :
    — Mademoiselle Delorme ? J’appelle du Canada. Je suis maître Firs et j’ai, je le crains, une bien mauvaise nouvelle à vous apprendre.

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  • Bed & Breakfast

    Véronica Henry

    Parution : 16 Octobre 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Prologue
    Même aujourd’hui, après sept ans, elle frissonne encore lorsqu’elle distingue, au réveil, sa discrète odeur de transpiration mêlée à son Issey Miyake.
    Il affiche des lèvres pleines et un nez cassé – dont l’histoire change selon la quantité d’alcool ingurgitée et l’interlocuteur –, et ses boucles brunes sont encore aplaties par le bandana qu’il porte pour le travail.
    Ses paupières, que le sommeil fait trembloter, dissimulent des yeux mordorés. Il se tourne vers elle ; les relents d’une demi-bouteille de grappa viennent lui heurter les narines et lui piquer les yeux. Son excuse : il a besoin de se détendre, lorsqu’il a passé la soirée en cuisine…
    Mais elle n’y croit pas un seul instant. Cet homme serait capable de cuisiner pour une salle comble les yeux fermés ; c’est comme une seconde nature, chez lui.
    L’excès. Un autre trait de sa nature, un trait qui l’a toujours attirée. Mais qui peut également poser problème. Vu son état, il ne sera pas debout avant onze heures. Quant à elle, elle devra se lever dans dix minutes.
    Elle se réveille toujours avant son alarme de peur que celle-ci ne se déclenche pas. Il faut bien que l’un des deux se lève… Après tout, un hôtel ne se gère pas tout seul, et le comportement du personnel ne fait que refléter celui de la personne qui tire les ficelles.
    Et Claire Marlowe, véritable experte en matière de délégation, de discrétion, de diplomatie et d’efficacité, sait très bien tirer les ficelles.
    Le domaine de Luca, c’est la cuisine. Et la tchatche. Et la fête. Et la picole. C’est pour cela que les gens veulent dîner dans son restaurant et séjourner dans son hôtel.
    Luca est une légende vivante.
    Cohabiter avec une légende vivante est épuisant, et Claire est littéralement sur les rotules. La moelle même de ses os l’implore de s’arrêter ne serait-ce qu’un instant.
    Mais le week-end qui s’annonce est le plus chargé de l’année. La météo promet des merveilles : soleil et chaleur – le temps idéal pour ne rien faire, à moins de travailler dans un restaurant, un bar ou une jardinerie.
    Ou un hôtel quatre étoiles en bord de mer.
    Elle désactive l’alarme avant que celle-ci ne se mette à rugir. Pas besoin qu’on lui rappelle qu’il est temps de se lever. Elle repousse la couette ; Luca remue légèrement. Il l’enroule dans son bras avant qu’elle n’ait le temps de sortir du lit. Sa main caresse son corps, qui se met aussitôt à fondre de plaisir. Elle ferme les yeux l’espace d’un instant.
    On ne peut pas baser une relation uniquement sur le sexe, tente-t-elle de se persuader. On ne peut pas vivre avec un homme et excuser son indifférence totale tout ça parce qu’on perd la tête dès qu’il nous touche.
    Le bruit du verre, dehors, la ramène à la réalité. Toute une semaine de bouteilles vidées par les résidents de Fore Street engloutie par d’immenses camions poubelles jaunes. Des bouteilles de lait, de Merlot et d’eau minérale viennent se muer en un tapis de débris dans un fracas assourdissant. Elle mettrait sa main à couper qu’ils le font exprès…
    Il est à peine six heures du matin. Mais au fond, ne ferait-elle pas la même chose, si son métier consistait à ramasser les déchets des autres ?
    Elle se dégage du bras de Luca – hors de question de lui céder ; elle le fait bien assez souvent. Elle n’est pas à sa disposition, après tout. S’il veut faire l’amour, qu’il lui fasse au moins l’honneur d’être bien réveillé. Elle n’est pas pour autant moins tentée : quelle meilleure façon de débuter une journée et d’éveiller ses sens ?
    C’est triste d’en arriver à utiliser la privation de sexe comme moyen de pression, même si Luca est très probablement inconscient de la situation, étant donné son état. Elle regrette tellement leurs débuts, où elle s’offrait constamment à lui, sans jamais y réfléchir à deux fois…
    Mais les choses ont bien changé. Ils ont des responsabilités, désormais – enfin, en ce qui la concerne, en tout cas. Luca, lui, se contente de faire usage de son charme et de son talent tout en laissant la charge à Claire de s’occuper du reste.
    Évidemment, c’était ce dont ils avaient convenu dès le départ. Un esprit organique et l’autre synthétique. Le yin et le yang. Les talents culinaires de Luca combinés à l’esprit managérial de Claire étaient censés former le cocktail parfait, sauf qu’en cours de route, l’équilibre s’est rompu, en faveur de Luca, bien sûr. Et Claire est pleine de rancœur.
    Or, il n'y a rien de pire que la rancœur pour détruire une relation. Elle gagne le velux au coin de la chambre et grimpe sur une chaise afin d’apercevoir les toits. Les trois affreux bébés mouettes sont toujours là. Claire les observe quotidiennement depuis que leurs œufs ont éclos. Et, chaque fois, elle ressent un pincement. Elle sait très bien de quoi il s’agit, mais elle ne peut rien y faire : impossible de caser l’arrivée d’un bébé dans sa vie, au jour d’aujourd’hui.
    Rassurée de voir que les petits sont toujours là, bien vivants, et qu’ils ne sont pas tombés du toit en essayant de quitter le nid, ce qui risque d’être imminent, Claire inspire une bonne bouffée d’air salin. Elle peut presque sentir le soleil, même si elle ne le voit pas encore, de son perchoir. Elle l’imagine jaillir sur l’estuaire, accueillant timidement les touristes qui afflueront par centaines ce week-end. Qui envahiront les ruelles tortueuses de Pennfleet avant de s’emparer du quai pour se rassasier, à l’instar des mouettes. Qui se délecteront de fish and chips, de glaces, de tourtes à la viande et de ce fameux caramel friable enveloppé dans son petit papier blanc. Les locaux, quant à eux, se délecteront du bruit de leurs tiroirs-caisses avant de faire face aux détritus laissés par la vague humaine.
    Claire gagne alors tout doucement la salle de bains. Leur chambre se situe au dernier étage, au niveau des soupentes – le toit étant beaucoup trop bas pour y loger des clients, même si du haut de son mètre quatre-vingt-cinq, Luca se cogne sans cesse aux poutres.
    À la base, ils avaient prévu de s’acheter une petite maison en ville histoire de se détacher un peu de l’hôtel, mais ce projet ne s’est malheureusement jamais concrétisé. Ils n’ont pas le temps de chercher. Et ils n’ont pas d’argent non plus.
    À leur arrivée, Claire occupait chacune de ses pauses à éplucher les annonces immobilières, rêvant de dénicher une adorable maison de pêcheur dont ils pourraient faire leur nid d’amour, mais toutes leurs économies étaient parties dans l’hôtel. Ils n’ont donc pas d’autre choix que de squatter cette chambre sous les toits. La pièce n’est certes pas dénuée de charme, avec ses murs de lambris blanc et son énorme lit bateau qui figure dans chacune des chambres de l’hôtel, mais ils ne disposent pas de beaucoup de place supplémentaire pour s’installer – c’est à peine s’ils peuvent y ranger leurs vêtements. Dans le petit réduit qui leur sert d’armoire, Claire n’a réussi qu’à glisser les robes portefeuilles bleu marine, noires et grises qu’elle porte au travail.
    Elle ne se souvient même pas de la dernière fois qu’elle a porté ses vêtements « à elle », encore emballés sous vide. Elle ne se souvient pas non plus de son dernier jour de congé. Même si elle n’est pas chargée de l’accueil, elle passe ses journées dans son bureau à établir des plans marketing, des budgets, des communiqués de presse…
    Il lui faut cinq minutes pour se doucher, et cinq autres pour s’habiller. À six heures et quart, elle est derrière l’accueil, à vérifier le planning de ses employés, priant pour que le beau temps ne pousse aucun d’entre eux à prétexter une soudaine migraine pour ne pas venir travailler.
    L’hôtel est presque complet, ce week-end. Sept chambres plus le restaurant. Avec un peu de chance, elle pourra dormir une douzaine d’heures en tout, les trois prochains jours. Certes, elle ne peut en vouloir qu’à son perfectionnisme, mais c’est également à cela qu’ils doivent leur succès. Parce qu’elle ne laisse rien au hasard.
    Et aussi à l’incroyable réputation du chef Luca, qui a fait l’objet d’innombrables articles dans les suppléments dominicaux des journaux, dans les magazines ou encore les blogs culinaires. Les gens sont prêts à parcourir les trois heures de train qui séparent Londres de Pennfleet pour passer le week-end ici et goûter à ses merveilleux plats à base de calmars, de haricots cocos ou de fleurs de courgettes. Ses gelati sont orgasmiques – du moins d’après un critique gastronomique ayant commandé vingt-deux litres de sa glace miel-café-ricotta pour sa consommation personnelle.
    Disons-le : Luca est en quelque sorte une célébrité, sur cette partie de la côte. Tout le monde se retourne sur son passage, alors que personne ne reconnaît Claire. Parfois, elle a carrément l’impression d’être invisible.
    Les gens veulent tous avoir mangé au moins une fois chez Luca, à La Maison du bord de mer. Mais personne ne se rend compte que sans Claire, Luca ne serait rien. Rien du tout.
    Un
    Angelica ne savait pas qui elle avait le plus envie de tuer : les mouettes ou Jeff ? Pourquoi était-il incapable de sortir correctement les poubelles ? On lui avait pourtant répété des dizaines de fois que les mouettes en feraient des confettis s’il ne faisait que poser le sac sur le couvercle de la poubelle, mais il n’écoutait jamais. Résultat : le sac avait été vidé de son contenu, qui jonchait désormais la parcelle de deux mètres carrés faisant office d’entrée. La parcelle que jamais personne ne tondait, qui avait poussé, poussé, avant de finir par crouler sous son propre poids.
    Angelica cogna à la fenêtre de la salle de bains, mais les cinq mouettes l’ignorèrent royalement, trop occupées à festoyer autour des restes d’un seau provenant d’un KFC quelconque – ce qui laissait Angelica perplexe, n’ayant pas connaissance d’un KFC à moins de quatre-vingts kilomètres à la ronde. Mais c’était le prix à payer, lorsqu’on vivait à Pennfleet. Certes, le panorama était magnifique, mais quand il s’agissait de trouver un magasin de mode ou même un cinéma pour satisfaire votre ado, les choses se compliquaient quelque peu.
    Lorsque vous parliez de Pennfleet aux gens, ils voyaient aussitôt un pittoresque petit port jonché de bateaux de pêche et aux ruelles bordées de charmants cottages couleurs pastel. La ville faisait l’objet de nombreuses peintures tout aussi clichées les unes que les autres et qui étaient d’ailleurs en vente pour la plupart dans ses restaurants et ses cafés, leur prix pendant de leurs cadres de bois à l’aspect vieilli. Les boutiques proposaient des tenues de vacances chics – des robes légères à fleurs, des sweat-shirts d’un rose ou d’un bleu terne et des bottes en caoutchouc –, des mugs aux slogans philosophiques ou encore des bijoux faits main, le tout à des prix dépassant l’entendement.
    Les familles envahissaient les ruelles dans un état d’excitation extrême, jouissant de leur cour de récréation estivale sans jamais se soucier de ses gardiens, les locaux qui s’en occupaient durant les longs mois d’hiver et qui leur servaient aujourd’hui leurs thés et leurs gin-tonics. Ils appelaient cette ville Boden-sur-Mer[1], et l’été, elle regorgeait d’hommes en bermudas-mocassins et de jeunes mères aisées toutes en corsaires et lunettes de soleil Chanel.
    Mais ce que la plupart des gens qui visitaient Pennfleet ignoraient, c’était qu’un peu plus loin sur la gauche du musée, après la minuscule caserne de pompiers et en grimpant la colline, on tombait sur Acland Avenue et son lot de maisons mal entretenues qui formaient un contraste saisissant avec le paysage idyllique qu’elles surplombaient.
    C’était la face cachée de Pennfleet, qui abritait ceux ne bénéficiant pas d’une superbe vue sur l’estuaire verdoyant et qui ne parvenaient à gagner leur vie qu’en se cassant le dos à changer les draps des touristes ou à nettoyer leurs toilettes le temps de la saison estivale, sauf pour les plus chanceux qui avaient dégoté un job à la fabrique de tourtes sur la route de St Austell, dans la zone industrielle toute proche.
    Et même les chances de changer les draps et de nettoyer les toilettes se faisaient de plus en plus rares. Les propriétaires des hôtels et des cafés-restaurants préféraient aujourd’hui accomplir ce genre de tâches eux-mêmes afin de diminuer leurs frais, et la plupart des B & B s’étaient convertis en appartements de location. Les temps étaient durs, et malgré la crise, qui aurait dû pousser les gens à rester au pays cet été, les hôtels n’étaient pas vraiment surchargés pour l’instant. Exceptés les hôtels de luxe, semblait-il, qui enregistraient des réservations jusqu’à la fin de la saison. Ce qui comblait Angelica de bonheur. Elle avait commencé en tant que femme de chambre à La Maison du bord de mer cinq ans plus tôt, le week-end et durant les vacances. Lorsqu’elle avait terminé ses études, ils lui avaient proposé un poste de réceptionniste à temps plein, opportunité qu’elle s’était empressée d’accepter. Puis il y a trois semaines de cela, ils l’avaient promue au rang d’assistante de direction.
    Elle ramassa son costume par terre, là où elle l’avait quitté la veille au soir. Sa jupe noire était froissée, mais sa veste s’en sortait plutôt bien. Elle tenta de lisser les plis du plat de la main, en vain : il ne restait plus qu’une solution, le fer à repasser. Claire péterait littéralement un câble si Angelica arrivait au travail dans cet état. La Maison du bord de mer ne jurait que par l’apparence.
    Tout y respirait le luxe, des draps en coton égyptien aux miroirs étincelants et aux surfaces chromées des salles de bains qu’il fallait nettoyer à l’aide d’un chiffon doux. On ne lésinait pas sur le style, dans cet hôtel.
    Au moins son nouveau poste lui permettait-il d’oublier ce genre de corvées, à moins qu’ils ne soient en cruel manque de personnel, évidemment. Sa promotion l’avait mise dans tous ses états, même si elle avait quelque peu déchanté en se rendant compte que sa paie ne connaîtrait pas d’augmentation mirifique.
    « Nous ne faisons que très peu de marge, en ce moment », lui avait expliqué Claire d’un air navré. « Mais si l’été fonctionne bien, tu auras droit à une prime. »
    Et dans le cas contraire ? Ayant toujours vécu à Pennfleet, Angelica savait très bien qu’un été pluvieux pouvait sonner le glas de n’importe quelle affaire, dans ce genre d’endroit. Et elle n’était pas certaine que l’hôtel continue longtemps sur cette voie avec les prix qu’il pratiquait. Certes, le luxe se paie, mais plus de deux cents livres la nuit ? À moins que le pays soit frappé par une soudaine canicule, Claire et Luca avaient de fortes chances de mettre la clef sous la porte à la fin de la saison.
    Ce qui serait terrible. En particulier pour elle. Car Angelica s’estimait chanceuse de travailler dans cet hôtel. Elle chérissait chaque instant qu’elle y passait et voulait tout connaître de son métier. Tous ceux qu’elle avait exercés jusqu’ici ne lui avaient servi qu’à se faire un peu d’argent, mais cette fois, c’était différent. Si elle devait être coincée ici le restant de sa vie – ce qui semblait plutôt bien parti –, alors il fallait que ce soit à La Maison du bord de mer.
    L’hôtel contrastait tellement avec son environnement… Elle observa sa salle de bains d’un air écœuré. La petite pièce rose était démodée, décrépite et envahie de poussière. Jeff avait fixé une espèce de tuyau d’arrosage au robinet afin qu’ils puissent prendre des douches, mais il n’était pas assez long. Angelica ne se servait pratiquement plus de leur salle de bains.
    Elle préférait s’éclipser dans les suites de l’hôtel durant ses pauses, ayant au préalable pris la peine de vérifier celles qui n’avaient pas encore été nettoyées. Elle adorait ce jet chaud et puissant, cette odeur de romarin des échantillons de gel douche, ces épaisses serviettes blanches…
    Ce serait tellement merveilleux de vivre toujours ainsi… Elle savait que c’était le cas pour certaines personnes. Tout le monde n’était pas piégé, comme elle. Au moins, le piège dans lequel elle se retrouvait n’était pas de son fait. Elle songea à ses amies, ses amies naïves et stupides qui avaient choisi de se faire engrosser afin de vivre sur les allocations. Elles se croyaient peut-être malignes ? Mais n’avaient-elles pas l’impression de passer à côté de leur vie ? Elle avait vu les appartements crasseux qu’on leur avait alloués et connaissait les sommes dérisoires qu’elles percevaient tous les mois. Ces filles n’avaient aucun avenir.


    [1] Référence à la marque BCBG Boden.



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