• Mon tour du monde en 1980 jours

    Frédéric Veille; Jérémy Marie

    Parution : 18 Septembre 2013 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015



    Préambule
    Ne croyez surtout pas qu’un matin je me suis levé en me disant que j’allais me lancer dans un tour du monde en auto-stop. Non, je crois que cette envie de voyager, de découvrir, de m’évader, je l’ai toujours eue en moi. À preuve, à l’âge de dix ans, je jouais déjà avec Coralie, ma sœur jumelle, à apprendre les capitales du monde. Comme nos deux chambres étaient voisines, elle venait parfois dans la mienne et nous prenions un atlas géographique. Alors commençait la grande interro :
    — Burkina Faso ? 
    — Ouagadougou.
    — Indonésie ?
    — Jakarta.
    — Syrie ?
    — Téhéran. Ah non ! Damas !
    Ces noms dégageaient une couleur, un exotisme dans mon esprit d’enfant. Ils ne voulaient rien dire, mais leurs tonalités résonnaient quand même comme des promesses de mondes à explorer.
    Et puis, nous tournions les pages. Il y avait ces couleurs chatoyantes sur la carte des reliefs : jaune pour les déserts, vert pour les forêts, rouge pour les très hautes montagnes. Sur les cartes apparaissaient aussi des illustrations : gorilles au Congo, lamas au Pérou, kangourous en Australie. Ces illustrations de choses et d’endroits qui m’étaient tout à fait inconnus attisaient ma curiosité. Une curiosité d’enfant, une vision colorée de l’atlas géographique que mes parents ont vite transformées en réalités en nous amenant tout simplement, ma sœur et moi, en vacances à l’étranger.
    À l’âge de treize ans, je suis allé avec eux en Turquie, à quinze ans, aux Canaries, à 17, en Tunisie. Ces voyages ne me permirent pas de comprendre la culture des populations vivant dans ces pays, mais cela me donna l’opportunité de humer un air différent. Il n’y avait pas que la grisaille normande sur cette planète. Le désert tunisien, chaud et sec, existait vraiment. Les volcans, comme le pic de Teide des Canaries, n’étaient pas qu’un mythe. Aller dans ces endroits me prouvait une bonne fois pour toutes que l’atlas géographique de mon enfance ne racontait pas que des fables pour enfants de 10 ans.
    Mes parents nous poussaient même, ma sœur et moi, à nous intéresser aux richesses des pays où nous étions. Bien sûr que, pour des enfants de notre âge, la piscine était plus tentante que les vieilles ruines, mais ils avaient su nous arracher à cela pour nous faire découvrir Éphèse et Pamukkale, en Turquie.
    Qu’ils avaient raison !
    Au lycée, j’ai aussi pu participer à un voyage en Pologne, où nous étions logés chez l’habitant, soit dans les familles d’étudiants polonais de notre âge. C’est la première fois que je me retrouvais seul à l’étranger.
    Logé chez les parents de ma correspondante Alicja, je me pliais à leurs coutumes, goûtais à leur cuisine, vivais à leur rythme. J’ai aussi pu visiter le centre de Cracovie, le camp de concentration d’Auschwitz, les mines de sel...
    Lorsque je suis revenu en France, j’avais des souvenirs plein la tête et je n’avais qu’une envie : vivre continuellement ce genre d’expériences.
    Mon baccalauréat en poche, je ne savais toujours pas dans quelle direction aller. Rien ne m’inspirait, rien ne me donnait envie. Faculté de droit ? De médecine ? D’histoire, peut-être ? Ce n’était pas encore l’heure de ce choix pour moi, je le savais bien. Alors, j’ai décidé de partir pour faire quelque chose d’utile : apprendre l’anglais. Pas à la faculté d’anglais, non. J’allais partir à l’étranger. Seul.
    Mes parents me soutinrent dans cette démarche et, après quelques semaines, je trouvai un emploi de serveur dans un hôtel-restaurant de Llandrindod Wells, au pays de Galles.
    Ce départ était le début d’une nouvelle période de ma vie. Je coupais le cordon avec ma famille et partais m’installer seul, dans un pays où je ne connaissais pas la langue pour faire un travail que je n’avais jamais fait.
    Je me rappellerai toujours mon arrivée dans ce patelin au nom imprononçable avec ces petites maisons de briques rouges. Je fus accueilli par le responsable du restaurant. Il commença à me parler en anglais pour évaluer mon niveau. Tout de suite, comme cela, sans équivoque. Même pas le temps de me préparer mentalement, de me remettre du voyage, de tous ces chocs émotionnels. J’étais entré dans le monde et j’étais seul, naïf et sans arme pour me défendre.
    S’ensuivirent les neuf meilleurs mois de ma vie, à cette époque. Le début fut bien évidemment difficile, car je ne comprenais rien à ce que ma supérieure me disait, mais, peu à peu, j’apprenais quelques mots, je commençais à communiquer. J’oubliai ma peur et je me fis des amis. Polonais, Lituaniens, Réunionnais… Cet hôtel avait des allures d’auberge espagnole.
    Nous vivions également tous ensemble. Les gérants de l’hôtel avaient acheté deux maisons pour loger le personnel étranger. Nous étions deux ou trois par chambre. Je vécus avec un Espagnol, puis avec un Polonais.
    Je découvris que je comprenais mieux les étrangers que les gens du pays. Les Gallois parlaient anglais avec un accent très fort, comme s’ils articulaient avec une pomme de terre dans la bouche. À peine prononçaient-ils le premier mot que le troisième se terminait. Une véritable bouillie d’anglais.
    Après quelques semaines, je décidai d’aller explorer les alentours : Builth Wells, Swansea, Liverpool, Cardiff. J’y allai en train ou en bus. C’était l’aventure. J’avais réussi à me construire une base, d’où je pouvais aller et revenir.
    Toutefois, au bout de quelques mois, je me rendis compte que l’étendue des destinations proposées par les moyens de transport locaux était limitée. Puis, il y avait les horaires à respecter. Limité dans le temps et dans l’espace, j’éprouvais une certaine frustration. Je touchais un peu à une sorte d’émotion, difficile à définir. Il y avait quelque chose, là, au bout de mes doigts, quelque chose qui me faisait un peu peur, mais qui m’excitait également.
    C’est ainsi que, quelques jours plus tard et après avoir raté mon bus qui était censé me ramener à l’hôtel, je me suis retrouvé au bord de la route, en train de faire du stop.
    Quelle idée m’avait amené à solliciter les véhicules de cette façon ? La curiosité, certes, mais aussi le désir d’autonomie et d’indépendance. Les mêmes qui m’avaient conduit au pays de Galles. Et puis, je me disais que, si cela fonctionnait, si quelqu’un s’arrêtait, je ne serais plus dépendant des transports en commun. En somme, je serais libre d’aller où je voulais et quand je voulais !
    Et, justement, après une dizaine de minutes, un homme s’arrêta. Incroyable ! J’avais provoqué l’arrêt d’un véhicule !
    Cet environnement autour de moi n’était pas figé. Je pouvais, si je voulais, y avoir une influence et changer le cours des choses.
    Je courus pour arriver au niveau du conducteur. Il avait la quarantaine. Il portait un jean et une chemise, il était propre sur lui. Sa voiture aussi était propre, presque neuve. Une Ford Mondeo bleue !
    C’était un homme qui allait travailler dans le prochain village. Il me demanda où j’allais, puis engagea la conversation :
    — Je ne vois plus jamais d’auto-stoppeurs. Certes, il faut être prudent, mais c’est une bonne façon de voyager pour un jeune homme comme toi.
    J’hallucinais. Cet homme m’encourageait même à continuer. Moi qui croyais que l’auto-stop était à la limite de la légalité. Oui, car personne ne le faisait. Quand il fallait se déplacer, cela impliquait systématiquement une certaine organisation. Regarder les horaires de bus ou de train, aller à la gare, acheter le ticket, prendre le bus ou le train, et revenir de la même façon. Là, il m’avait simplement fallu me mettre au bord de la route, dans la direction désirée, et faire signe aux conducteurs l’empruntant. C’était d’une simplicité étonnante.
    À bord de son véhicule, je ne peux pas nier que je fus pris d’une sensation étrange. Je partageais un habitacle de voiture avec un inconnu, que j’avais de surcroît interpellé. J’étais responsable de tout cela. Je ne me sentais pas chez moi, j’étais comme un intrus, et des pensées me revenaient.
    Et si cet homme était issu de cette société que l’on aime à décrire comme dangereuse ?
    Les phrases que ma mère m’avait glissées à l’oreille avant mon départ résonnaient alors dans ma tête : « Ne parle pas aux étrangers. » « Ne fais confiance à personne. »
    J’étais en train de faire tout le contraire de ce qu’on m’avait appris. Pourtant, rien ne se passa.
    Il me déposa à une jonction cinq kilomètres plus loin et me souhaita bonne chance. J’avais réussi. Certes, j’étais encore loin de ma destination, mais le plus important n’était pas là. J’avais vaincu la peur, l’appréhension. J’avais fait un pas vers un monde que je ne connaissais pas. J’avais élargi mon champ des perceptions. L’auto-stop n’était pas qu’un mot dans un dictionnaire, c’était un concept et, aujourd’hui, j’avais avancé grâce à l’aide de quelqu’un.
    Je réalisai aussi que j’avais ouvert une porte. L’auto-stop m’avait amené où je voulais, en totale liberté. Mon choix de destination était la limite. J’aurais pu aller jusqu’à Londres si je voulais. L’étendue des possibilités était infinie. Je pouvais techniquement aller partout. Je gardai cette information dans un coin de ma tête. Un jour, cela pourrait être utile.
    Lorsque je revins en France, au cours de l’été 2005, après neuf mois passés au pays de Galles, il y avait du soleil, il faisait beau. Je ne savais toujours pas ce que j’allais faire à la rentrée, mais j’avais deux mois pour y penser. Ce qui me trottait dans la tête était tout autre. Cette expérience d’auto-stop m’avait chamboulé.
    Et comme en juillet, en France, c’est le mois des festivals de musique, avec Raphaël, un ami, je partis à Belfort pour passer quelques jours aux Eurockéennes. Une fois le festival terminé, nous nous sommes retrouvés sur les routes allemandes, à faire du stop, souvent dans de grosses berlines.
    Arrivés à la frontière tchèque, nous avons poussé jusqu’en Pologne, puis en Lituanie, Lettonie, Estonie. Ensuite, en bateau vers la Finlande, la Suède. En train vers le Danemark. En avion vers l’Angleterre, puis de retour en France par le train.
    Pour nous, ce voyage faisait figure d’épopée, car nous n’avions rien préparé. Nous allions vers l’est, puis encore vers l’est. Nous ne jetions qu’un coup d’œil à la carte de l’Europe et, comme ça, nous décidions du prochain pays à visiter.
    En 3 semaines de voyage, j’avais l’impression d’en avoir vécu 50 à la maison. Il s’était passé tant de choses. La police avait vidé mon sac sur la voie piétonne en Allemagne, un conducteur tchèque avait essayé de voler mon sac, j’avais dormi dehors à Riga, découvert le passé communiste polonais, mangé des zipelinais à Vilnius, passé la nuit sur un bateau à Stockholm, visité le quartier de Christiania à Copenhague...
    J’avais vécu tout en apprenant. J’avais d’ailleurs appris un peu sur tous les sujets. En géographie, bien sûr. J’avais réalisé avec étonnement qu’il ne fallait traverser que l’Allemagne pour atteindre la République tchèque. Moi qui croyais que Prague était aux antipodes de la France… Ma perception des distances s’en voyait toute disproportionnée. Le monde n’était pas si grand que cela. Pour arriver quelque part, il fallait juste choisir une direction et s’y tenir.
    Tout simplement, mon monde s’élargissait. En regardant la carte de l’Europe à mon retour, je ne la vis plus de la même façon. Les noms des villes que j’avais visitées ne résonnaient plus comme les simples tonalités de mon enfance. Ma curiosité s’était affinée.
    Après cette vingtaine de jours passés à vadrouiller en Europe, la question récurrente me revint : que vais-je faire de ma vie ?
    Comme mon expérience à l’étranger m’avait beaucoup plu, mon choix se porta sur le tourisme. J’entrepris donc des études de tourisme en alternance. J’étudiai à Caen et travaillai à l’office de tourisme de Rouen. Le travail à l’office de tourisme était très répétitif. J’étais agent d’accueil et il me fallait expliquer toute la journée où se trouvait la cathédrale, le Gros-Horloge, la place du Vieux-Marché et le musée des Beaux-Arts. Mon cerveau était inactif. J’étais quand même heureux de pouvoir parler un peu avec les touristes lorsque le moment le permettait, mais autre chose vint même me retirer ce plaisir : l’ambiance de bureau.
    Je le sentis dès le début : je n’étais pas aimé. Je ne rentrais pas dans le moule et, en conséquence, il fallait que je reparte au plus vite. Pour cela, mes collègues m’aidèrent à me dégoûter de ce lieu. J’étais en formation, donc là pour apprendre. C’était là leur angle d’attaque. Ils se mirent à bloquer mes prises d’initiative, à ne pas répondre à mes questions et, au final, je n’appris plus rien.
    Au bout de quelques semaines, je retrouvai des sensations que je pensais enfouies dans ma mémoire depuis l’école : la frustration de ne pas pouvoir s’exprimer et de s’entendre dire qu’on n’est pas capable.
    Seulement, j’avais un petit peu plus d’expérience dans ma vie. J’analysais mieux la situation. Comme mes collègues ne me connaissaient pas, ils ne pouvaient pas connaître mes limites. Tout cela était du bluff, juste une excuse de leur part pour me donner envie d’abandonner.
    Je savais que démissionner entraînerait l’arrêt net de mes études, mais que continuer me rendrait malade. J’étais aussi choqué par cette méchanceté gratuite. Ils me faisaient ce qu’il y avait de pire. J’aurais préféré être insulté, bousculé.
    Cela aurait été plus sain. Non, eux, ils avaient choisi de m’ignorer. Ils ne m’écoutaient pas, ne me regardaient pas. Pour eux, je n’existais pas.
    Cette situation très désagréable eut tout de même le mérite de m’amener à me requestionner sur le sens que je voulais donner à mon avenir. Comme lors de mon retour de ce voyage dans d’autres pays d’Europe, je focalisais mes interrogations sur ce fameux choix.
    Qu’est-ce que je voulais faire de ma vie ? Quel type de personne voulais-je être ?
    Le séjour en Angleterre, le tour d’Europe, l’auto-stop. Tout cela m’inspirait vraiment. Je m’étais senti vivre. J’avais appris des choses, j’avais rencontré des personnes intéressantes. Je redevenais curieux. Non, il est vrai que ranger les cartons de l’office de tourisme ne m’intéressait pas ; cela me rendait amorphe. En revanche, apprendre l’anglais, avoir des interactions avec des Polonais, goûter le plat national lituanien, voilà des choses qui valaient la peine d’être vécues !
    Tant pis pour le diplôme ; je me ferais ma propre éducation, même si elle ne serait jamais approuvée sur un bout de papier.
    J’avais assez confiance en moi pour franchir le pas. Je n’abandonnerais pas. Je savais ce que je voulais et c’était suffisant pour prendre ce risque.
    Quelques jours plus tard, je démissionnai de l’office de tourisme. Ce jour fut un vrai soulagement. J’avais l’impression d’avoir pris la bonne décision. Je tournais le dos à une vie conventionnelle et j’avais décidé de vivre pleinement ma passion.
    Franchir le pas se matérialisa quand j’annonçai cette nouvelle à mes parents. Je m’en souviendrai toujours. Nous étions encore à table, dans le salon, après avoir fini de déjeuner.
    — Papa, maman... Alors... Je sais ce que je veux faire… J’ai bien réfléchi… Je veux partir faire le tour du monde en auto-stop.
    Je me mets à leur place aujourd’hui. Si mon fils me sortait une chose pareille, alors qu’il n’a pas de diplôme, s’il venait de démissionner et s’il n’avait rien de concret pour démarrer une vie active, je crois que je sortirais de mes gonds.
    Mon père, pourtant, me dit une chose qui restera à jamais gravée dans ma mémoire :
    — Je me doutais bien que tu allais vouloir faire quelque chose comme ça un jour.
    Il m’avait compris. Il avait même identifié ma passion et, du ton de sa voix, j’avais réalisé qu’il la respectait.

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